Civiliser le capitalisme

Améliorer le capitalisme

Finance solidaire, investissement socialement responsable ou reporting social et environnemental, ces nouveaux outils tentent de remettre l’économie au service de la société.
Comment «  civiliser  » la puissance du capitalisme ? Comment canaliser la dynamique de création de richesses dont il est porteur afin qu’elle profite à tous ? Dit plus simplement : comment mettre l’économie au service de la société ? La question n’est pas nouvelle. Mais les transformations du monde suscitent aujourd’hui de nouvelles réponses : finance solidaire, investissement socialement responsable, essor du reporting social et environnemental, autant de formes d’action qui, pour être encore balbutiantes, s’efforcent de retourner contre le capitalisme ses propres armes.

Pour comprendre les raisons de cette émergence, il faut commencer par revenir sur les raisons de la crise des modèles sociaux européens. Ces modèles, qui ont progressivement émergé dans les années d’après-guerre, associaient quasi-plein-emploi, consommation de masse et dialogue entre partenaires sociaux. Les inégalités n’avaient pas disparu, encore moins la pauvreté, mais la croissance permettait à tous de croire en un avenir meilleur, pour soi et pour ses enfants. La volonté des Etats démocratiques de veiller à la cohésion sociale sur leur territoire, la puissance du mouvement ouvrier organisé et le souci de cohésion sociale du patronat concourraient à assurer un relatif consensus permettant de limiter la violence des rapports sociaux.

Cet équilibre – dont ne profitait qu’une minorité de la population mondiale – a été progressivement bouleversé dans le dernier quart du XXe siècle, sous l’effet de trois grandes transformations : le ralentissement de la croissance dans un grand nombre de pays riches, avec pour conséquence la montée du chômage de masse ; la mondialisation sous la forme d’une extension à l’ensemble de la planète du capitalisme et d’une libéralisation des flux de capitaux, de biens et de services ; la prise de conscience du caractère fini de notre planète et du caractère destructeur du productivisme.

De nouvelles réponses

Ces transformations ont modifié les rapports de force sociaux, la nature des compromis à trouver et l’espace dans lequel ils devaient être établis. Concrètement, le chômage de masse et la mise en concurrence des territoires ont affaibli le pouvoir des salariés et des Etats, tout en renforçant le pouvoir des actionnaires et des consommateurs. Parallèlement, le programme du mouvement syndical, comme des partis sociaux-démocrates traditionnels, perdait en légitimité, dans la mesure où leur souci prioritaire de l’emploi pouvait entrer en contradiction avec les exigences du développement durable.

La nécessité de trouver de nouvelles réponses, de penser un autre monde possible s’est alors affirmée. L’effondrement de l’Union soviétique, qui avait perdu depuis longtemps tout attrait, et la conversion de la Chine communiste au capitalisme ouvraient la porte à une réflexion renouvelée sur ce que pouvait, et devait être, une alternative au capitalisme. L’émancipation des individus, produit dérivé de l’élévation générale du niveau culturel, de l’urbanisation et de la généralisation du salariat, affaiblissait les formes anciennes de l’action collective. Mais dans le même temps, elle diffusait la conviction, au sein d’une part croissante de la population, que l’avènement d’un monde meilleur dépendait aussi de l’action de chacun, ici et maintenant.

Résultat : des pratiques qui auraient été jugées hier par certains de l’ordre de la charité, comme le commerce équitable, la coopération décentralisée ou le capital-risque de proximité, ont désormais gagné leurs galons d’outils de transformation du capitalisme. Les mouvements caritatifs, de leur côté, ont compris qu’ils devaient désormais sortir de l’assistantiel. Désormais, leur objectif est de redonner aux personnes auxquelles ils viennent en aide de l’autonomie et du pouvoir sur leur vie. La finance solidaire, à laquelle nous consacrons la première partie de ce dossier, en est une parfaite illustration, quand elle contribue à réinsérer dans l’emploi ou le logement des personnes en difficulté et finance des projets qui contribuent au lien social ou au développement durable, ici ou au Sud.

Epargner et consommer autrement

Rien d’étonnant qu’elle soit largement portée par des organisations de l’économie sociale – associations, mutuelles ou coopératives -, dans la mesure où cette logique d’empowerment, pour emprunter au langage anglo-saxon, renoue avec la tradition de cette branche du mouvement ouvrier qui, au XIXe siècle, n’attendait pas tout du «  grand soir  » et croyait dans la capacité de la société à s’auto-organiser, en opposant la force du nombre au pouvoir du capital.

Cette logique de transformation sociale qui appelle à la responsabilité de chacun, en lui demandant d’épargner ou de consommer autrement, a donc un rôle essentiel à jouer dans un monde où l’actionnaire et le consommateur sont devenus rois. A condition qu’elle accompagne les autres formes de mobilisation collective de la société, afin de contraindre les pouvoirs publics à assumer leur nécessaire rôle régulateur.

La finance solidaire n’est donc qu’un élément parmi d’autres dans le puzzle que forment les initiatives multiples qui naissent aujourd’hui pour rendre le monde moins dur. L’exigence de responsabilité sociale et environnementale adressée aux entreprises, et qu’appuie le développement de l’investissement socialement responsable, en est un autre (voir notre entretien ci-dessus). Ce mouvement contribue, via le développement de l’activisme actionnarial, à agir pour contraindre les entreprises à plus de vertu. Il peut aussi, comme c’est le cas au Québec, appuyer des démarches proches de la finance solidaire, en mobilisant des fonds salariaux au profit de la création d’emplois dans des entreprises solidaires, une démarche en voie de développement en France.

Au-delà, la montée d’une demande citoyenne de responsabilité sociale et environnementale des entreprises a conduit les pouvoirs publics à légiférer pour exiger des entreprises plus de transparence. La loi française sur les nouvelles régulations économique (loi NRE), adoptée en 1999, pourrait ainsi être un puissant outil pour accompagner l’action des syndicats et des organisations non gouvernementales (ONG) qui luttent en faveur d’une défense des droits de l’homme au travail partout dans le monde. Mais encore faut-il qu’elle soit effectivement mise en oeuvre. La seconde partie de ce dossier montre que beaucoup reste à faire.

Alternatives économiques, n° 242 (12/2005),  Page 50, Auteur : Philippe Frémeaux.