La lutte contre le travail des enfants

Lutter contre le travail des enfants

La sensibilisation de l’opinion

Les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix ont été marquées par l’éveil de la société civile au travail des enfants, à une époque où le monde prenait plus largement conscience que l’exploitation de la main-d’oeuvre du tiers-monde était une des conditions de la globalisation de l’économie.

Les grands réseaux se sont alors consacrés à la sensibilisation de l’opinion. Syndicats, ONG et organisations de consommateurs se sont alors réunis en réseaux (comme Sweatshop Watch aux Etats-Unis) afin de surveiller les conditions de production dans le tiers-monde. Aujourd’hui, les syndicats y mènent régulièrement des enquêtes de terrain, et font pression sur les patronats de branche (briques, bâtiment, textile et cuir…) pour les amener à conclure des accords. La fédération syndicale européenne de la branche textile-cuir a ainsi signé en 1997 une convention de respect des droits fondamentaux dans les importations, avec Euratex (patronat européen du textile). En 1998, un sous-traitant turc de Benetton a dû suspendre ses contrats après avoir été accusé publiquement par les syndicats turcs d’employer des salariés de moins de quatorze ans.

Les organisations internationales comme la CISL, Amnesty International, Human Rights Watch ou ECPAT se sont aussi mises à lancer des campagnes d’opinion ciblées (sur l’esclavage au Soudan, la taille des diamants en Inde, l’exploitation sexuelle en Thaïlande, etc.).

La dénonciation est également la carte jouée par les puissantes organisations américaines de consommateurs (National Consumers League, réseau Child Labor Coalition notamment).

Dans les années quatre-vingt-dix, menaces de boycott à l’appui, elles ont révélé les conditions de travail chez les sous-traitants du tiers-monde fabriquant les jouets, vêtements, ou chaussures importés aux Etats-Unis (productivisme inhumain, bas salaires, emploi d’enfants, travail forcé en Chine…).

Ces campagnes ont conduit à une mise sous surveillance par l’opinion de quelques multinationales (Nike, Gap, Levi’s, Disney). Le Congrès américain a demandé au ministère du Travail d’enquêter sur le travail des enfants dans les produits importés aux Etats-Unis, et le gouvernement fédéral a interdit l’importation de ces biens. (…)

Les codes de conduite des entreprises

Une seconde génération de campagnes publiques a eu lieu en Europe au milieu des années quatre-vingt-dix, à l’initiative d’organisations de consommateurs, de syndicats et d’ONG (Oxfam, European Fair Trade Association, Artisans du Monde, CFDT…).

Ces campagnes («  Clean Clothes Campaign  » aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, «  De l’éthique sur l’étiquette  » en France et en Belgique) récusent clairement l’arme du boycott utilisée aux Etats-Unis : elles préfèrent interpeller publiquement les marques pour qu’elles adoptent un «  code de conduite  » assorti de contrôles indépendants, ce qui implique la fin des relations avec les sous-traitants qui violent les droits sociaux.

Même si beaucoup d’entreprises ont compris l’intérêt d’une telle charte pour leur image, leur réponse a été fort variable. Quelques-unes ont adopté un code rédigé par les ONG, ou proche de leurs propositions (Auchan en France, Chicco en Italie). Promodes (France) a adhéré à la norme sociale SA 8000, créée par des entreprises et des associations anglo-saxonnes (The Body Shop, Avon, National Child Labor Committee).

Mais d’autres ont opté pour des chartes internes, que les ONG suspectent souvent de partialité : les contrôles comportent parfois d’ » importantes lacunes  » ou sont effectués par des cabinets plus ou moins liés à la marque (vérifications externes certes, mais pas indépendantes).

Le BIT a analysé 215 codes de conduite, toutes catégories confondues : si les trois quarts abordent les questions de sécurité au travail, seule la moitié évoque le travail des enfants, un quart le travail forcé, et moins encore la liberté syndicale. Une étude du General Accounting Office américain a aussi souligné que l’adoption d’un code ne garantit pas son application effective. Cet engagement public des entreprises reste donc perfectible.

Vers une consommation citoyenne : les labels sociaux

Les campagnes d’ONG aux Etats-Unis et en Europe ont un triple effet. Le premier est qu’aucune firme ne peut plus prétendre ignorer que des enfants travaillent dans les pays de sous-traitance. Elles ont aussi poussé les entreprises à dévoiler leurs mécanismes de production. Enfin, et c’est un résultat essentiel, ces campagnes ont rappelé aux consommateurs qu’ils sont aussi des citoyens, et les ont amenés à s’interroger sur leur vigilance. Que cache le «  toujours moins cher  » ? Peut-on mettre en oeuvre une éthique de l’achat ?

C’est ce type de questions qui a amené plusieurs réseaux associatifs (Artisans du Monde, Oxfam…) à aller plus loin, en créant des circuits alternatifs de consommation. Ces ONG sélectionnent des produits (aliments, artisanat, vêtements) fabriqués dans des conditions respectueuses des droits sociaux et achetés à des petits producteurs du tiers-monde à un prix qui leur permet de sortir de la pauvreté : à l’inverse du commerce actuel, fondé sur l’exploitation du tiers-monde, ces ONG établissent des relations de commerce «  équitable  » (fair trade) visant à soutenir son développement. Ces produits sont ensuite commercialisés dans les pays riches, sous des labels spécifiques.

Certains labels sont particulièrement tournés vers la lutte contre le travail des enfants. Le label «  Rugmark  » (créé en 1994 et soutenu par un réseau international d’ONG, l’UNICEF et le gouvernement allemand) et le label «  Step  » (créé en 1995 par Caritas et Swissaid notamment) ont été lancés pour garantir des tapis «  socialement corrects  » – pas d’enfants au travail, contrôles indépendants, prix d’achat équitable, financement de projets communautaires (éducation, santé).

Les tapis Rugmark ou Step sont fabriqués en Inde, au Pakistan ou au Népal, et commercialisés aux Etats-Unis, en Suisse et en Allemagne. Leur distribution reste limitée, mais ils ont contribué à créer un mouvement international de vigilance. Pour accentuer la pression, Anti Slavery International a d’ailleurs publié la liste des magasins américains qui refusent de vendre des tapis Rugmark.

Problèmes politiques et sociaux, n° 839 (26/05/2000),  Page 66, Auteur : Bénédicte Manier.
Source : Le travail des enfants dans le monde, Rapprt UNICEF 1997, New-york, pp. 98-102 (extraits).