Le projet Sol, un laboratoire monétaire

Laboratoire monétaire

Une nouvelle monnaie électronique est testée dès cet été. Son objectif : créer une communauté d’échange fondée sur des valeurs de solidarité.

Acceptez-vous les sols ?  » Vous poserez peut-être un jour prochain cette question à votre marchand de primeurs bio, dans un magasin de commerce équitable, à votre mutuelle ou même à votre banque (à condition qu’elle soit coopérative). Et il ne s’agira pas d’un vieux sou, mais d’une monnaie moderne, électronique, sous forme de carte à puce. Elle s’acquerra à travers une consommation «  responsable  », un engagement associatif ou par l’intermédiaire de l’aide sociale. Et pourra être utilisée auprès des structures de l’économie sociale et solidaire (coopératives, mutuelles, associations).

Objectif de ce nouvel instrument monétaire : créer une communauté d’échange fondée sur des valeurs de solidarité et de développement durable. Le projet Sol bénéficie d’atouts assez inédits par rapport aux modèles habituels de monnaies sociales, mais il révèle aussi la difficulté qu’il y a à changer d’échelle.

«  Utiliser toutes les bonnes idées  »

C’est un séminaire sur les monnaies parallèles, tenu en 1999, qui éveille l’intérêt de quatre grandes entreprises de l’économie sociale, la Macif et la Maif, le crédit coopératif et Chèque déjeuner. Un groupe de travail se forme, animé par le philosophe Patrick Viveret, qui résume l’intention : il s’agissait d’ » utiliser toutes les bonnes idées en les réorientant dans le sens d’un développement humain soutenable  ».

Dans la floraison des monnaies sociales, ces entreprises retrouvent l’esprit de leurs origines : des initiatives de citoyens prêts à s’organiser collectivement pour offrir des services que les firmes capitalistes sont incapables de produire et pour suppléer aux carences de l’Etat. Les monnaies sociales résultent elles aussi d’initiatives citoyennes, visant à rectifier les règles de l’échange marchand et à combler les carences des monnaies officielles. Mais elles restent cantonnées dans des cadres territoriaux ou des cercles militants restreints. Alors que «  l’économie sociale et solidaire a tous les atouts pour réunir une masse critique d’utilisateurs  », estime Patrick Viveret. Elle pèse aujourd’hui près de 10 % de la richesse monétaire produite en France et intervient dans de multiples domaines allant de l’assurance et de la banque à l’agro-alimentaire, en passant par les services aux personnes. Reste à mobiliser cette communauté d’échange potentielle.

Les monnaies complémentaires à vocation commerciale (S’Miles et autres) ont constitué une autre source d’inspiration. Avec un programme de fidélisation de clientèle commun, un ensemble d’entreprises affichant des valeurs de responsabilité sociale et de solidarité pourrait bien capter une clientèle de plus en plus sensible au thème de la consommation citoyenne. A cela s’ajoute la montée des monnaies affectées (comme les titres restaurant), qui constituent un outil puissant pour orienter la demande vers certains biens ou certains services, et dans lequel le groupe Chèque déjeuner, un des initiateurs du projet, bénéficie d’une expertise reconnue.

Une carte à puce, trois monnaies

L’architecture retenue témoigne de la diversité de ces inspirations. Plutôt qu’une monnaie unique, le projet Sol recouvre trois instruments monétaires logés sur la même carte à puce. Aux entreprises du secteur marchand, il propose un outil commun de fidélisation d’une clientèle propre à l’économie sociale et solidaire : le «  Sol coopération  ». Il s’acquiert lors des achats en euros dans les entreprises de l’économie sociale adhérant au réseau Sol. Mais contrairement à un programme de fidélisation commercial classique, l’objectif n’est pas seulement de récompenser les clients qui dépensent le plus, mais aussi d’encourager les bonnes pratiques de la part des consommateurs. Par exemple, le Crédit coopératif envisage de distribuer des sols aux clients qui souscrivent un fonds de placements éthiques ou un prêt voiture propre ; la Macif fera de même avec les assurés qui auront recours à une entreprise de l’économie solidaire en cas de sinistre. Les sols ainsi acquis constituent en outre de véritables moyens de paiement. Chaque entreprise définit quels biens ou quels services sont payables en sols et selon quelle proportion.

Aux collectivités locales, le projet propose un «  Sol affecté  ». Il permet de distribuer un pouvoir d’achat ciblé aux bénéficiaires de l’aide sociale. Ceux-ci pourront l’utiliser auprès des structures membres du réseau, par exemple pour souscrire à une mutuelle santé ou bénéficier des services d’une association d’aide à domicile.

Enfin, le dernier visage du Sol est celui d’une monnaie communautaire qui s’acquiert par l’engagement associatif. L’objectif du «  Sol engagement  » n’est pas de solvabiliser une demande, mais d’encourager des initiatives qui ne sont pas valorisées par le marché. Comme les SEL, les systèmes d’échange locaux, il vise à développer les échanges et le lien social, hors des circuits marchands. Mais en les orientant vers des besoins sociaux définis collectivement, au niveau de chaque territoire, comme l’accompagnement des personnes âgées ou handicapées, l’animation du temps extrascolaire des jeunes, etc.

Entre l’euro et le don

Dans l’état actuel du projet, ces trois compartiments sont imperméables : ce sont trois comptes abrités sur une seule carte, mais distincts et non convertibles entre eux. Cette segmentation trahit la difficulté de faire cohabiter au sein d’un même système d’échange des structures qui n’ont pas le même rapport au marché et donc à la monnaie officielle. Le lien à l’euro cristallise les différences. Ainsi, les «  Sols coopération  » sont entièrement gagés contre des euros. L’entreprise qui souhaite en distribuer à ses clients doit soit les acheter (au tarif d’un sol pour dix centimes d’euros), soit les avoir préalablement reçus en paiement. Dans l’autre sens, celle qui en reçoit peut les convertir en euros, moyennant sans doute une légère décote pour éviter les fuites hors du système.

Cette double garantie a été jugée nécessaire pour établir la confiance dans la valeur du sol. Pour Jean-Philippe Poulnot, directeur de la recherche chez Chèque déjeuner et responsable du projet au niveau national, ce choix présente l’avantage de «  ne générer ni inflation ni fausse monnaie  », de correspondre à un schéma éprouvé, «  compris par les administrations  », et parfaitement maîtrisé par Chèque déjeuner. La rémunération des réserves qui servent de couverture permettra en outre de financer, à terme, le fonctionnement du système. Le «  Sol coopération  » ne conservera cependant pas éternellement sa valeur en euro. Pour accélérer sa circulation, c’est une monnaie fondante : au bout d’un an, sa valeur décroit selon une courbe exponentielle. La monnaie «  fondue  » (la contrepartie de la décote) ira alimenter un fonds de soutien à des créations d’entreprises ou à des projets humanitaires.

Petits et gros

Mais le lien à l’euro représente aussi un coût d’entrée dans le système, qui risque de peser plus lourd pour les petites structures. Tout sol distribué à un client représente en effet un dixième d’euro qui sort des caisses. Les grands groupes ont une surface financière suffisante pour faire un tel investissement marketing, d’autant qu’il s’agit aussi d’une opération de communication qui manifeste leur engagement sur les valeurs sociales et solidaires. Le geste est cependant nettement plus coûteux pour une entreprise d’insertion ou un petit magasin de commerce équitable. Or, «  ça ne peut marcher que s’il y a une quantité et une diversité suffisante d’entreprises  » reconnaît Celina Whitaker, l’autre responsable nationale du projet. Et si chacun, à son échelle, met ou remet suffisamment de sols en circulation pour stimuler les échanges. L’expérience montrera si le Sol engendre un accroissement de clientèle qui profite à tous équitablement. Les déséquilibres seront en tout cas rapidement repérables, puisque le support électronique de la monnaie permet une traçabilité complète de toutes les opérations.

Ne pas taquiner la loi

En revanche, tout lien avec l’euro disparaît avec le «  Sol engagement  », que certaines associations pourront distribuer à leurs membres bénévoles. Mais les usages et les circuits d’échange de cette monnaie restent encore largement à définir. Seront-ils restreints aux échanges non marchands entre des personnes, dans l’esprit des SEL, ou utilisables plus largement, comme moyen de paiement auprès des structures de l’économie sociale et solidaire ? Au niveau local, la tentation est forte de jeter ainsi un pont entre les secteurs marchand et non marchand. Mais cela reviendrait à reconnaître aux associations le pouvoir de créer ex nihilo une monnaie permettant d’acheter des biens et des services vendus en euros.

Pour l’instant, les organisateurs du projet préfèrent ne pas taquiner la loi : «  On a choisi dans un premier temps une séparation stricte pour ne pas avoir de problème  », explique Yann Clavreul, coordinateur du projet en Bretagne. L’unité de support et de dénomination du sol n’est cependant pas innocente. «  Si on veut aller plus loin, on pourrait se dire : on fait un équivalent, c’est le même sol. Il y a de ça dans l’idéal du projet  », reconnaît Celina Whitaker.

Encadré [Projet SOL : un soutien européen]

L’avenir du dispositif reste ouvert. L’association Sol, qui regroupe l’ensemble des parties prenantes du projet (fondateurs, structures membres du réseau et porteurs de la carte Sol) aura pour mission de faire fonctionner le système et, éventuellement, d’en affiner les règles. Pour se dégager peut-être, à terme, du lien avec l’euro et gagner en simplicité. Mais à l’heure où l’expérimentation se lance, la complexité du dispositif pourrait se révéler dissuasive pour les non-initiés. Le risque est alors que la dynamique s’épuise avant que le Sol ait conquis une masse critique d’utilisateurs.

Pour en savoir plus :

«  Le projet Sol, pour retrouver le sens des valeurs  », par Celina Whitaker et Pascale Delille, disponible ici
Source : Alternatives économiques, n° 249 (07/2006),  Page 75, Auteur : Sandra Moatti.