Les remèdes énergiques sont les pires

Remèdes énergiques

Les stratégies radicales préconisées par certains économistes ou écologistes risquent de détourner des ressources précieuses pour des bénéfices incertains. La solution d’un économiste, et celle d’un scientifique.
Un grand physicien américain concerné par les affaires de la planète, Freeman Dyson, s’est penché sur les travaux de l’économiste William Nordhaus. Spécialisé dans la modélisation du problème du réchauffement climatique, ce dernier défend la seule solution qui lui semble capable de résister au temps : instaurer une taxe mondiale sur le carbone. Modeste au début, elle croîtrait au fil des ans, frappant tous les émetteurs de gaz à effet de serre, des industriels aux particuliers. Cette proposition va à l’encontre de la thérapie de choc préconisée par des économistes plus pessimistes, comme le Britannique Nicholas Stern. Dyson est emballé par l’argumentation de Nordhaus, mais il pense que celui-ci sous-estime les progrès à attendre des biotechnologies.
Ici, sur la côte nord du Canada, la mer a gagné sur les terres, obligeant les habitants à se déplacer. Cette image est souvent présentée comme un témoignage de l’élévation du niveau des océans due au réchauffement climatique. Mais d’autres interprétations sont possibles. © Hélène David/Argos/Picturetank

Je commence par un prologue, décrivant les mesures qui ont fait passer le réchauffement climatique du statut de vague spéculation théorique à celui d’une science observationnelle précise. Un célèbre graphique montre l’évolution de la proportion de dioxyde de carbone (CO2) présent dans l’atmosphère, mois après mois et année après année. Il fournit la démonstration la plus solide et la plus précise de l’effet des activités humaines sur l’environnement. Ce graphique est connu sous le nom de « courbe de Keeling » car il résume l’œuvre d’une vie, celle de Charles David Keeling, professeur à l’Institut océanographique Scripps de La Jolla, en Californie. Keeling a mesuré la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère pendant quarante-sept ans, de 1958 à 2005, année de sa mort. Il a conçu et fabriqué les instruments qui ont rendu possibles des calculs précis. Il a commencé de prendre ses mesures près du sommet du Mauna Loa, un volcan endormi de la grande île d’Hawaii.
Il avait choisi l’endroit pour observatoire car, loin de tout continent, l’air ambiant n’y est pas contaminé par les activités humaines ou la végétation. Les mesures ont continué après son décès. Elles montrent un accroissement ininterrompu sur cinquante ans du taux de CO2 dans l’atmosphère (voir p. 18). Le graphique révèle deux phénomènes manifestes et remarquables. D’abord, une augmentation régulière du taux de CO2, de 315 parties par million (ppm) en 1958 à 385 ppm en 2008. Ensuite, des fluctuations régulières qui attestent un cycle annuel de croissance et de décroissance des teneurs en CO2. Un pic est atteint chaque année au printemps dans l’hémisphère Nord, un minimum à l’automne. Avec une différence annuelle d’environ 6 ppm entre les deux.

Un facteur clé : le cycle de la végétation

Keeling était un observateur méticuleux. La justesse de ses mesures n’a jamais été contestée et de nombreux autres scientifiques ont confirmé ses résultats. Dans les années 1970, il étendit ses observations à huit autres stations, chacune située à une latitude différente, du pôle Sud (90° S) à Point Barrow, sur les côtes arctiques de l’Alaska (71° N). Partout, on constate une augmentation régulière des niveaux de CO2, mais l’ampleur de la fluctuation annuelle varie fortement en fonction de la latitude. C’est à Point Barrow qu’elle est la plus forte, avec un écart d’environ 15 ppm. Aux Kerguelen, archipel du Pacifique situé à une latitude de 29° S, la fluctuation disparaît. Au pôle Sud, la différence est d’environ 2 ppm, le maximum étant atteint au printemps de l’hémisphère Sud.
La seule explication plausible de cette fluctuation annuelle et de sa variation en fonction de la latitude est qu’elle est due au cycle annuel de croissance et de décomposition de la végétation, particulièrement des forêts d’arbres à feuilles caduques des latitudes tempérées du Nord et du Sud. L’asymétrie de la fluctuation entre le Nord et le Sud est due au fait que l’hémisphère Nord abrite la majeure partie des terres et des forêts à feuilles caduques. Cette fluctuation nous donne une mesure directe de la quantité de carbone absorbée chaque été au Nord et au Sud par la végétation qui pousse, et rejetée chaque hiver par la végétation qui se décompose.
Une quantité importante, comme on peut le voir avec les mesures faites à Point Barrow : la fluctuation montre que la croissance nette de la végétation de l’hémisphère Nord absorbe chaque année environ 4 % du CO2 de l’atmosphère des hautes latitudes. Les forêts tropicales des basses latitudes absorbent et rejettent également une grande quantité de CO2, mais qui ne varie pas beaucoup avec la saison et ne contribue guère à la fluctuation annuelle.
Quand on considère simultanément la fluctuation et la répartition de la végétation sur la planète, il s’avère qu’environ 8 % du CO2 de l’atmosphère est absorbé puis rejeté par la végétation chaque année. Cela signifie que la durée de vie moyenne d’une molécule de CO2 dans l’atmosphère est d’environ douze ans. Le fait que les échanges de carbone entre l’atmosphère et la végétation soient rapides est d’une importance fondamentale pour l’avenir à long terme du réchauffement climatique, comme va le montrer clairement ce qui suit. Mais l’ouvrage de William Nordhaus ne mentionne pas ce point.
Son livre décrit la question du réchauffement du point de vue d’un économiste. Il laisse à d’autres la science du réchauffement et l’estimation précise des dégâts à en attendre. Il part de l’hypothèse que la science est établie, les dommages potentiels sûrs et certains, et compare l’efficacité des différentes politiques d’allocation des ressources économiques envisagées pour y répondre. Ses conclusions sont dans une large mesure indépendantes du détail des questions scientifiques. Il calcule les dépenses, les coûts et les gains cumulés. Le tout est mouliné dans un unique modèle informatique, qu’il a appelé DICE (1).
Chaque session de DICE fait les calculs pour une politique particulière d’allocation des dépenses, année par année. Les ressources allouées consistent à taxer les activités émettrices de carbone ou à subventionner des technologies coûteuses réduisant les émissions de CO2 – par exemple, l’enfouissement à grande profondeur du gaz produit par les centrales (2). La partie « modèle climatique » de DICE calcule l’impact de la réduction des émissions sur les dommages à attendre. DICE fournit alors les gains et les pertes qui en résultent pour l’économie mondiale, année par année. Chaque session commence en 2005 et s’achève en 2105 ou en 2205, donnant ainsi un tableau des effets de chaque politique particulière sur les cent ou deux cents prochaines années.
L’unité de base servant à mesurer les ressources économiques est le billion (mille milliards) de dollars corrigé de l’inflation. Un dollar corrigé de l’inflation donne le même pouvoir d’achat qu’un dollar de 2005. Dans la discussion qui suit, le mot «dollar » désignera toujours un dollar corrigé de l’inflation (dont le pouvoir d’achat ne varie pas dans le temps). La différence de résultat entre telle politique et telle autre est du même ordre que le coût de la guerre en Irak : plusieurs billions de
dollars. C’est une partie aux enjeux considérables.

Résumé pour le citoyen

Le livre de Nordhaus s’adresse au lecteur motivé. Il est rempli de courbes et de tableaux de chiffres, avec de temps en temps une équation pour expliquer comment les chiffres sont liés entre eux. Mais celui qui maîtrise suffisamment les mathématiques pour équilibrer un budget ou remplir une déclaration d’impôt sur le revenu doit pouvoir comprendre.
Pour ceux que les détails chiffrés n’intéressent pas, Nordhaus a placé au début de son livre un chapitre intitulé « Résumé pour le citoyen ». Il y synthétise avec une admirable clarté ses résultats et leurs conséquences pratiques, afin de pouvoir être lu par l’homme politique débordé ou son électeur. Il pense que la première préoccupation d’une politique visant à s’attaquer au problème du changement climatique doit être d’établir le « prix du carbone » le plus efficace. Il définit le prix du carbone comme étant « le prix ou la pénalité devant être payé par ceux qui utilisent des énergies fossiles et, donc, émettent du CO2 ». Il écrit : « La sincérité d’un homme public affichant sa volonté de s’attaquer au problème du changement climatique peut être très facilement jaugée à ses propos sur le prix du carbone. Imaginez-le parlant de manière éloquente des périls du réchauffement et proposant que la nation entière s’attache à le ralentir. Imaginez qu’il propose de réguler l’efficacité énergétique des voitures, d’utiliser des ampoules à faible consommation, de subventionner l’éthanol ou de financer la recherche pour le développement de l’énergie solaire – mais ne soulève à aucun moment la question du prix du carbone. Vous pouvez en conclure que la proposition n’est pas sérieuse et ne prend pas en compte le message central des économistes sur la manière de ralentir le changement climatique. Augmenter le prix du carbone [aujourd’hui négligeable] est un pas nécessaire et suffisant pour s’attaquer au réchauffement. Tout le reste n’est au mieux que rhétorique et pourrait même être néfaste, car source d’inefficacité économique. »
Si ce chapitre était lu un peu partout, la compréhension qu’a l’opinion du réchauffement climatique et des réponses à lui apporter s’en trouverait grandement améliorée.
Nordhaus examine cinq types de politiques climatiques, chacune faisant l’objet de nombreuses sessions de DICE. Premier scénario : on ne fait rien, on ne réduit pas les émissions de CO2. Dans ce cas de figure, il estime les dégâts causés à l’environnement à quelque 23 billions de dollars courants en 2100. Deuxième scénario : c’est la « politique optimale », que Nordhaus juge la plus efficace en termes de coûts. Elle repose sur une taxe mondiale sur les émissions de CO2 réévaluée chaque année. Troisième scénario : l’application du protocole de Kyoto, en vigueur depuis 2005 avec ses 175 pays participants, qui impose des limites fixes aux émissions des seuls pays développés. Nordhaus teste différentes versions du protocole de Kyoto, avec ou sans la participation des États-Unis [qui ne l’ont pas ratifié].

Le scénario « Stern » et le scénario « Gore »

Le quatrième scénario repose sur des propositions qu’il qualifie d’« ambitieuses ». Il comporte deux variantes, la version « Stern » et la version « Gore ». « Stern » est la politique défendue par sir Nicholas Stern, dans le rapport qui porte son nom et dont les conclusions ont reçu le soutien du gouvernement britannique (3). « Stern » impose des limites draconiennes aux émissions, du même type que celles de Kyoto mais bien plus fortes. « Gore » est la politique défendue par Al Gore [l’ancien vice-président américain, prix Nobel de la paix], qui propose de diminuer les émissions de manière drastique mais progressive, les réductions atteignant 90 % des niveaux actuels avant l’année 2050. Le cinquième et dernier scénario est une politique fondée sur la mise au point éventuelle d’une technologie bon marché capable soit de purger l’atmosphère du CO2 en excès, soit de produire une énergie propre, en supposant qu’une telle technologie sera disponible à telle ou telle date. Nordhaus évoque « l’énergie solaire bon marché, la géothermie, l’ingénierie climatique, ou des arbres génétiquement modifiés “mangeurs de carbone” ».
Puisque chaque politique évaluée avec DICE peut l’être pour cent ou deux cents ans, son efficacité économique doit être mesurée par une somme globale de pertes et de gains cumulés sur toute la durée. La question la plus cruciale pour le politique est alors de savoir comment comparer les pertes et les gains d’aujour-d’hui avec ceux qui se feront sentir dans cent ans. C’est la raison pour laquelle Nordhaus a pris pour titre « Une question d’équilibre ». Si nous pouvons économiser N dollars de dommages provoqués par le changement climatique en l’an 2110 en dépensant 1 dollar pour réduire nos émissions de CO2 en 2010, quelle doit être la valeur de N pour que la dépense faite aujourd’hui en vaille la peine ?
La réponse traditionnellement apportée par les économistes à cette question est de dire que N doit être plus grand que le rendement attendu en 2110 pour 1 dollar de 2010 investi dans l’économie mondiale pendant cent ans, à un taux moyen d’intérêts composés. Par exemple, la valeur réelle d’un dollar investi pour cent ans à 4 % en moyenne serait de 54 dollars au terme de la période. Par conséquent, chaque dollar consacré aujourd’hui à une stratégie donnée de lutte contre le changement climatique doit permettre de réduire les dommages causés par le réchauffement d’un montant supérieur à 54 dollars dans cent ans. Si une taxe sur les émissions de CO2 produit seulement un retour sur investissement de 44 dollars par dollar investi, le bénéfice de cette stratégie sera inférieur à son coût. En revanche, si la taxe produit un retour de 64 dollars par dollar investi, l’avantage est clair. La question est donc : dans quelle mesure les différentes politiques imaginées en réponse au réchauffement climatique parviendront-elles à produire dans le futur lointain des bénéfices supérieurs à leur coût actuel ?
Pour toute personne souscrivant un plan à long terme, la décision clé est le choix d’un taux d’actualisation. Autrement dit, il lui faut estimer le pourcentage annuel de perte de valeur subie par un dollar, ou un euro, à mesure que le temps passe. Le programme DICE autorise un taux d’actualisation choisi au hasard. Cependant, Nordhaus ne publie les résultats que pour un taux de 4 %. En ceci, il adopte le point de vue classique des économistes. 4 % est un chiffre prudent, fondé sur une moyenne des réalités passées, dans les bonnes et les mauvaises périodes. Nordhaus fonde son jugement sur l’hypothèse que l’économie mondiale connaîtra au cours des cent prochaines années des phases de stagnation et de prospérité, avec un taux de croissance moyen global comparable à celui du XXe siècle. Les coûts futurs sont actualisés parce que le monde futur sera plus riche et mieux à même de les assumer. Les bénéfices futurs sont actualisés parce qu’ils représenteront une fraction décroissante de la richesse future.
Une fois les coûts et les bénéfices futurs ainsi actualisés au taux de 4 % par an, les coûts et bénéfices cumulés d’une politique climatique peuvent être évalués pour l’ensemble de la période. Nordhaus prend l’agrégat « bénéfices diminués des coûts » sur la période comme mesure de la valeur nette de la politique suivie. Il utilise ce chiffre unique, calculé avec le modèle DICE de l’économie mondiale, pour évaluer les mérites comparés des diverses stratégies. Représenter la valeur d’une politique par un seul chiffre est une simplification grossière du monde réel, mais cela aide à se concentrer sur l’ampleur des différences entre lesdites politiques.

Des milliers de milliards de dollars

La valeur nette de chaque politique est calculée par rapport au premier scénario (on ne fait rien). Une valeur positive signifie que la stratégie en question est préférable à l’inaction. Une valeur négative signifie qu’elle est pire. L’unité de valeur est le billion de dollars et les valeurs sont arrondies au billion le plus proche. La valeur nette du programme « optimal » (un impôt carbone augmentant graduellement) est de + 3, soit un bénéfice de près de 3 billions. Le protocole de Kyoto a une valeur de +1 avec la participation des États-Unis, de 0 sans elle. La politique Stern vaut –15, la stratégie Gore –21. Quant à la cinquième politique (technologies à bas prix), elle vaut +17.
Que signifient ces chiffres ? Le billion est une unité difficile à visualiser. Représentez-vous plutôt 3 000 dollars pour chaque homme, femme et enfant de la population américaine. Ou bien le PIB annuel de l’Inde ou du Brésil. À l’échelle économique mondiale, un gain ou une perte d’un billion de dollars représenterait une perturbation significative mais non majeure (4). En revanche, un gain ou une perte de 10 billions constituerait un bouleversement aux conséquences imprévisibles.
La principale conclusion de l’analyse de Nordhaus est que les propositions ambitieuses de Stern et Gore sont désastreusement chères, la solution technologique extrêmement avantageuse si elle est possible, tandis que les autres politiques (ne rien faire et Kyoto) sont seulement légèrement pires que la politique « optimale ». La conséquence pratique en matière de politique climatique est que nous devons poursuivre, dans l’ordre, les objectifs suivants : 1) éviter les propositions ambitieuses; 2) développer la recherche sur les technologies; 3) négocier un traité international qui se rapproche le plus possible de la politique optimale, au cas où la solution technologique échouerait ; 4) éviter un traité international pérennisant le protocole de Kyoto. Ces objectifs sont valides pour des raisons économiques, indépendamment des détails scientifiques du débat sur le réchauffement climatique.
Il existe une différence fondamentale de philosophie entre Nordhaus et sir Nicholas Stern. Elle est explicitée dans un chapitre de son livre, où il explique aussi pourquoi Stern soutient une politique qu’il juge désastreuse. Stern rejette l’idée d’actualiser les coûts et les bénéfices futurs par rapport à ceux d’aujour-d’hui. Nordhaus, suivant la pratique normale des économistes et des chefs d’entreprise, considère que cette actualisation est nécessaire pour atteindre un équilibre raisonnable entre le présent et l’avenir. Du point de vue de Stern, l’exercice d’actualisation n’est pas éthique, parce que cela revient à favoriser les générations actuelles par rapport aux générations futures, sur lesquelles on fait reposer un poids trop lourd. Dans l’optique de Nordhaus, au contraire, il est juste d’actualiser, parce qu’un dollar économisé par la génération actuelle devient 54 dollars que nos descendants pourront dépenser dans cent ans.
La conséquence pratique de la stratégie Stern serait de ralentir la croissance économique de la Chine aujourd’hui pour réduire les dommages provoqués par le changement climatique dans cent ans. Plusieurs générations de citoyens chinois seraient appauvries pour permettre à leurs descendants d’être seulement légèrement plus riches. Selon Nordhaus, ce ralentissement de la croissance serait à terme bien plus coûteux pour la Chine que les dégâts climatiques. Le gouvernement chinois rejette catégoriquement la philosophie Stern, tandis que le gouvernement britannique s’y est rallié avec enthousiasme. Le rapport Stern, écrit Nordhaus, « adopte la position avantageuse et condescendante de planificateur social mondial, attisant peut-être les dernières braises de l’Empire britannique ».

Nordhaus néglige la solution technologique

La principale faiblesse du livre de Nordhaus est qu’il n’aborde pas les détails de la solution technologique, qui fournirait, selon ses propres résultats, une politique autrement plus rentable que sa politique « optimale ». Il évite le sujet parce qu’il est économiste, et non scientifique. Il ne souhaite pas remettre en question les déclarations solennelles du GIEC (5), un groupe d’une centaine de scientifiques officiellement désignés par les Nations unies pour conseiller les gouvernements. Le GIEC considère que la science du changement climatique est solidement établie et ne croit pas aux solutions technologiques. Nordhaus a peu à dire à ce sujet et écrit : « Aucune technologie de ce type n’existe à l’heure actuelle, et l’on ne peut que spéculer. » La solution technologique apparaît dans ses tableaux comme une possibilité
abstraite, sans autre détail. Il ne la présente nulle part comme une solution pratique au problème du changement climatique.
C’est ici qu’il faut revenir au graphique de Keeling, qui démontre la relation étroite existant entre l’atmosphère et les plantes. Les fluctuations de la courbe nous montrent que chaque molécule de CO2 dans l’atmosphère est absorbée par une plante en douze ans (6). Par conséquent, si nous pouvons contrôler ce que les plantes font du carbone, le sort du carbone dans l’atmosphère est entre nos mains. C’est ce que Nordhaus veut dire quand il mentionne des « arbres génétiquement modifiés mangeurs de carbone » comme technologie bon marché contre le réchauffement climatique. La science de la manipulation génétique n’est pas encore mûre pour une utilisation à grande échelle. Nous ne maîtrisons pas encore suffisamment bien la langue du génome pour la lire et l’écrire couramment. Mais la science avance vite, et les technologies de déchiffrage et d’écriture des génomes avancent plus vite encore. Je considère comme probable que nous aurons d’ici vingt ans des « arbres génétiquement modifiés mangeurs de carbone », et comme presque certain que nous en aurons d’ici cinquante ans.
Ces arbres pourraient convertir la majeure partie du carbone qu’ils absorbent dans l’atmosphère sous une forme chimique stable et la fixer ; ou ils pourraient convertir le carbone en carburants liquides ou autres produits chimiques utiles. La biotechnologie est extrêmement puissante, capable d’enterrer ou de transformer n’importe quelle molécule de CO2 qui tombe en son pouvoir. Les fluctuations de Keeling prouvent qu’une part importante du CO2 dans l’atmosphère est à la portée de la biotechnologie tous les dix ans. Si un quart des forêts du monde étaient replantées avec des variétés d’arbres mangeurs de carbone de la même espèce, les forêts seraient préservées comme ressources écologiques et comme habitat pour la faune, et le CO2 dans l’atmosphère serait réduit de moitié en un demi-siècle.
Il est probable que la biotechnologie dominera notre vie et nos activités économiques durant la seconde moitié du XXIe siècle, tout comme l’informatique a dominé notre vie et notre économie durant la seconde moitié du xxe. La biotechnologie pourrait être un grand égalisateur répartissant la richesse dans le monde, partout où il y a de la terre, de l’air, de l’eau et du soleil. Cela n’a rien à voir avec les efforts malavisés aujourd’hui déployés pour réduire les émissions de CO2 en faisant pousser du maïs et en le transformant en éthanol. Le programme éthanol ne réduit pas les émissions et pénalise incidemment les pauvres du monde entier en augmentant le prix de l’alimentation. Quand nous aurons maîtrisé la biotechnologie, les règles du jeu climatique seront radicalement différentes. Dans une économie mondiale fondée sur la biotechnologie, des technologies de substitution bon marché et peu nuisibles contre les émissions de CO2 deviendront sans aucun doute réalité.

Notes

1| DICE est l’acronyme de Dynamic Integrated Model of Climate and the Economy (Modèle dynamique intégré du climat et de l’économie). « DICE est la dernière génération d’une série de modèles élaborés dans ce secteur », écrit Nordhaus dans son livre (NdlR).
2| Le raisonnement de Nordhaus porte, pour simplifier, sur le seul CO2. Mais il vaut pour les autres gaz à effet de serre (NdlR).
3| N. Stern, The Economics of Climate Change. The Stern Review, Cambridge University Press, 2007. Professeur à la London School of Economics, Nicholas Stern a été l’économiste en chef de la Banque mondiale de 2000 à 2003.
4| C’est l’ordre de grandeur du krach fi ancier de 2008 [NdlR].
5| GIEC : Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
6| Une molécule de carbone reste à peu près douze ans dans l’atmosphère avant d’être absorbée par un végétal terrestre. Si l’on tient compte de l’absorption de carbone par les océans, la durée de maintien dans l’atmosphère est proche de cinq ans.

Bibliographie

Édouard Bard, L’Homme et le climat : une liaison dangereuse, Gallimard, coll. «Découvertes », 2005.
Catherine Gauthier et Jean-Louis Fellous, Eau, pétrole, climat : un monde en panne sèche, Odile Jacob 2008.
Sylvie Faucheux et Haitham Joumni, Économie et politique des changements climatiques, La Découverte, 2005
Jean Jouzel, Claude Lorius, Dominique Raynaud, Planète blanche. Les glaces, le climat et l’environnement, Odile Jacob 2008.
William F. Ruddiman, Earth’s Climate. Past and Future, W.H. Freeman, 2007.

Sources

The New York Review of Books

Dyson et les climatologues

« La grande vertu de l’analyse économique de Nordhaus est qu’elle demeure valide même si la thèse majoritaire est fausse », écrit Freeman Dyson dans la suite du présent article, où il rend compte d’un ouvrage collectif sur le réchauffement climatique (1). C’est un recueil actualisé de conférences données en 2005. S’y affrontent le point de vue de la majorité des climatologues, pour lesquels le réchauffement climatique est le problème numéro 1 de la planète, et celui d’une minorité plus sceptique, dont Richard Lindzen, professeur au Massachusetts Institute of Technology. Selon Lindzen, « les observations actuelles suggèrent que la sensibilité du climat réel aux émissions de CO2 est bien moindre que celle trouvée par les modèles informatiques, où nombre de processus sont clairement mal représentés ». Dyson, qui est physicien, ne cache pas son intérêt pour ce point de vue. Ni son irritation devant ce qu’il appelle le « dogmatisme » de nombreux représentants du point de vue majoritaire.
Après avoir observé que « l’environnementalisme a remplacé le socialisme comme principale religion séculière », il écrit : « Malheureusement, certains membres du mouvement écologiste ont adopté un article de foi selon lequel le réchauffement climatique est la principale menace qui pèse sur l’environnement de la planète. C’est l’une des raisons pour lesquelles le débat sur le réchauffement est devenu si acide et passionné. Une bonne partie de l’opinion en est venue à considérer que toute personne affichant son scepticisme sur les dangers du réchauffement était un ennemi de l’environnement. Or nombre de sceptiques sont des écologistes fervents. Ils sont horrifiés de voir le réchauffement climatique distraire l’attention du public de dangers plus sérieux et plus immédiats, comme les armements nucléaires, la pdégradation de l’environnement et l’injustice sociale. »
(1) Ernesto Zedillo et al., Global Warming. Looking Beyond Kyoto (« Réchauffement climatique. Au-delà de Kyoto »), Brookings Institution Press, 2008.