L’éthique à tout prix ?

L’éthique à tout prix.

Portée principalement par des organisations non gouvernementales (ONG), l’éthique d’entreprise a pris une place croissante sur la scène économique mondiale. Si ce mouvement, visant à imposer aux entreprises notamment des normes environnementales et de conditions de travail, s’appuie sur des principes louables, il peut dans son inflexion actuelle générer des effets pervers sur ceux mêmes qu’il est censé protéger. Ainsi, les principales victimes de l’instauration de codes de conduite draconiens pourraient bien être les petites entreprises au Nord et les travailleurs peu qualifiés au Sud. Pour éviter une telle dérive, il importe de mettre en place des méthodes d’évaluation objectives et de tenir compte des bénéfices mais aussi des coûts de l’instauration de telles normes de conduite.

Voltaire eut un jour ce mot ironique : « En matière d’argent, tout le monde a la même religion. » Serait-il possible de dire cela de l’éthique d’entreprise ? C’est en tout cas ce qu’il semble, si l’on en croit les récentes déclarations de certains dirigeants : « Le défi pour l’entreprise est de veiller à servir d’exemple », a par exemple affirmé le président d’Olivetti, Bruno Lamborghini. Et d’ajouter : « Une bonne conduite est la condition d’une expansion continue(1). »

Cette déclaration reflète une tendance générale. Partout dans le monde, des codes de conduite d’entreprise prolifèrent. Ils traitent en priorité des droits de l’homme, des conditions de travail et de l’environnement, comme le montrent les sites Web de presque toutes les multinationales(2). Dans les organisations internationales, des « conventions », des « indicateurs » et des « principes » sont élaborés à leur intention. Quant aux organisations non gouvernementales (ONG), elles ont fixé leurs propres standards en matière de « responsabilité sociale » et soumettent les entreprises qui encourent leur colère au boycott des consommateurs et à des campagnes de contre-publicité. En même temps que ce « boom » de l’éthique se confirme, le nombre de fonds d’investissements « socialement responsables » s’accroît, les gestionnaires de portefeuilles et les actionnaires les plus actifs exigeant une « comptabilité triple » qui analyse non seulement les résultats financiers de l’entreprise, mais aussi ses performances en termes de gestion sociale et environnementale(3).

Que dissimule cette soudaine poussée d’ »éthisme » ? A-t-elle un effet sur la conduite des affaires ? Contraint-elle les dirigeants d’entreprise à reconsidérer leurs décisions ou s’agit-il seulement d’un exercice de relations publiques ? Et si les entreprises, sous son influence, modifient réellement leurs pratiques en matière d’environnement et de droit du travail, ces changements contribuent-ils à faire le monde meilleur ou ne sont-ils que la traduction de la cynique maxime : « L’enfer est pavé de bonnes intentions » ?

Si la vérité se situe sans doute à mi-chemin de ces deux extrêmes, il y a bien des raisons de lancer quelques avertissements à propos de l’actuelle croisade pour l’éthique d’entreprise. Il existe en effet un danger réel dans le fait que les principaux protagonistes – les multinationales et les ONG du monde industriel – sont en train de tisser une relation symbiotique qui pourrait porter préjudice aux intérêts d’acteurs moins puissants de l’économie mondiale, c’est-à-dire les pays en développement, les petites et moyennes entreprises, et les défavorisés du monde entier.

En matière d’éthique d’entreprise, en effet, le commencement de la sagesse consiste à reconnaître que la promotion d’objectifs sociaux d’un haut niveau doit avoir sa contrepartie. Prenons le cas du fait de lier le respect des règles en matière de travail et d’environnement aux accords commerciaux multilatéraux, qui est un sujet tout à fait pertinent dans le contexte actuel de mondialisation. Il est certain que l’amélioration des conditions de travail ou de la qualité de l’air et de l’eau sont des objectifs louables ; et les entreprises devraient certainement y contribuer en adoptant les pratiques les mieux adaptées toutes les fois que cela est économiquement et techniquement possible(4). Les ONG peuvent y contribuer également en fournissant aux gouvernements et aux entreprises des informations, des conseils et des politiques alternatives. Mais imposer les standards du monde industriel aux pays en développement ou aux entreprises qui y travaillent pourrait avoir sur eux des effets quelque peu négatifs, comme d’affecter la création d’emploi et l’investissement et de pousser davantage d’actifs vers l’économie informelle(5).

Ces militants qui souhaitent édicter des codes de conduite pour les multinationales doivent concilier leurs aspirations humanistes avec le fait que les nations et les cultures, de même qu’elles ne partagent pas qu’une seule et même croyance religieuse, ont bien peu de choses en commun dans le domaine de l’éthique, notamment en matière d’environnement ou de droit du travail. Des niveaux différents de richesse expliquent une bonne part de ces divergences, mais les particularités des systèmes politiques et des organisations sociales sont également déterminantes. Cela signifie que la révolution éthique représente, en réalité, la tentative d’un groupe d’imposer ses valeurs aux autres. Loin de rendre les relations économiques plus harmonieuses, cette tentative pourrait bien ne faire qu’envenimer les conflits.

Le débat global sur l’éthique d’entreprise se doit donc d’observer un certain nombre de règles. Le point de départ évident est que les entreprises doivent respecter les conventions internationales et le droit des pays où elles réalisent des affaires. Mais il est difficile de nier que ces instruments légaux sont souvent insuffisants pour protéger les droits de l’homme, les conditions de travail ou l’environnement, et font souvent l’objet de débats quant à leur interprétation et à leur mise en oeuvre. Si des divergences profondes apparaissent ainsi quant à la responsabilité des entreprises, les différentes parties feraient bien d’investir dans des analyses des coûts et des bénéfices et de présenter clairement les contreparties éventuelles, avant de présenter leurs solutions. Jusqu’à présent, ce genre de recherche objective a fait cruellement défaut, et l’avènement de l’éthique a surtout procédé de l’intimidation.

L’éthique d’entreprise et la politique mondiale

Quel sens peut-on donner à ce mouvement croissant en faveur de l’éthique ? Est-ce une lubie passagère ou va-t-il exercer un pouvoir durable ? Et quelles forces se sont associées pour donner aux ONG une telle prééminence sur la scène économique internationale ?

La fin de la guerre froide, dont les effets en chaîne se font encore sentir dans notre vie quotidienne, donne un premier élément de réponse à ces questions. Après 1989, le processus de démocratisation et la mondialisation ont fusionné pour la première fois de l’histoire, inaugurant une ère aux contours encore flous. Le premier a mis l’accent sur la liberté et les droits de l’homme, tandis que la seconde se traduisait par la possibilité d’une expansion économique durable. Ces deux tendances ont été pleines de promesses pour des millions d’individus partout dans le monde. Malheureusement, ces espoirs se sont envolés. Et même dans les pays cherchant à adhérer au « consensus de Washington » sur la stabilisation fiscale et l’ouverture des marchés, les bénéfices de ces politiques ont semblé, au mieux, quelque peu incertains. Les populations ont naturellement voulu savoir pourquoi il en allait ainsi, et, dans leur quête de coupables, les entreprises multinationales et leurs « valets » – les organisations internationales – sont apparus comme les suspects les plus probables.

Ces firmes gigantesques semblent aujourd’hui plus puissantes que n’importe quel gouvernement, et on les croit capables d’actionner tous les leviers de l’économie – pour le meilleur et pour le pire. Elles peuvent quitter les pays dont le régime fiscal leur est défavorable, ce qui ne peut manquer d’affaiblir la base fiscale des États. Ce faisant, elles déclenchent souvent une « course vers le bas » entre les pays prêts à tout pour attirer des investissements en dollars. Et en dépit de la rhétorique de la concurrence et du marché, les entreprises se sont lancées dans une série de fusions et d’acquisitions qui ont fait naître la menace de monopoles mondiaux dotés d’un pouvoir sans partage sur les consommateurs. La société a commencé à se mobiliser contre ces forces impersonnelles, comme elle l’avait fait au cours de la première mondialisation, à la fin du XIXe siècle, qui vit la montée en puissance des syndicats et des partis socialistes(6). Aujourd’hui, c’est l’émergence des ONG en tant qu’acteurs politiques qui doit retenir notre attention.

Prenons l’exemple de l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Révélé pour la première fois en 1995, cet accord avait pour but de créer de nouvelles règles pour l’investissement international – un sujet qui semblait peu à même de provoquer une controverse publique. Pourtant, une coalition d’ONG, apparemment surgies de nulle part, motivées principalement par les règles en matière d’environnement et de travail, et reliées par internet, lancèrent une campagne « électronique » contre l’accord. À certains égards, les spécificités de l’AMI étaient secondaires ; ce qui troublait bien plus les militants, c’était la nature secrète des négociations et le fait que ces règles à vocation universelle étaient élaborées par une poignée de pays industriels et par leurs firmes multinationales. Et à dire vrai, de nombreux gouvernements, en particulier celui des États-Unis, jugeaient le résultat produit rien moins que défectueux. Mais le niveau d’hostilité suscité par l’AMI surprit l’OCDE et ses États membres, et cette opposition fut certainement décisive dans l’enterrement de l’accord.

Si cet exemple était resté un cas isolé, les décideurs publics auraient rapidement négligé le rôle potentiellement perturbateur des ONG. Mais la puissante (et violente) manifestation qu’elles organisèrent durant le Millenium Round, en décembre 1999, à Seattle, apporta une autre illustration de la force du courant antimondialisation. Le directeur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Mike Moore, ne manqua pas d’humour durant ces troubles ; en voyant quelqu’un brandir une serviette de table blanche lors d’un repas de délégués, il dit au président Clinton : « Ils brandissent notre drapeau ! » Derrière cette plaisanterie se cachait une réalité autrement plus sérieuse : l’OMC semblait faire retraite.

Aujourd’hui, une alliance virtuelle d’associations de consommateurs, d’investisseurs « socialement responsables », de syndicats de salariés, de défenseurs de l’environnement et de militants des droits de l’homme – principalement basés dans les pays industrialisés avancés – militent contre les changements en cours dans l’économie mondiale. Conscients des difficultés qu’il y a à influencer ou contrecarrer les gouvernements au niveau national, ils ont orienté leurs efforts vers les entreprises multinationales et les organisations internationales. Ces ONG sont devenues des sortes de David luttant contre autant de Goliath, et elles utilisent toutes les armes à leur disposition pour faire chanceler ces géants. La Toile joue un rôle non négligeable dans ce combat, mais ce sont sans doute les médias qui leur rendent le plus de services. Ensemble, ils ont enregistré quelques victoires majeures dans leur croisade éthique.

De l’éthique – sinon rien !

Oscar Wilde eut ce mot fameux : « La moralité est l’attitude que nous adoptons à l’égard de ceux que nous n’aimons pas. » De façon similaire, l’instrument le plus efficace du mouvement pour l’éthique mené par les ONG a consisté à lancer des campagnes de publicité contre les entreprises dont elles jugeaient le comportement intolérable. L’idée est de leur faire changer leurs pratiques « de façon volontaire », sauf à s’exposer aux conséquences d’une mauvaise presse et au boycott des consommateurs. Cette stratégie s’est montrée réellement payante, comme peuvent en témoigner un nombre croissant de dirigeants d’entreprises des secteurs du textile, de l’énergie ou de l’industrie pharmaceutique. Mais les retombées de ces campagnes éthiques sont rarement faciles à évaluer, et chaque cas mérite d’être étudié attentivement. Des instances indépendantes seraient indispensables pour un tel examen, car la logique et l’analyse restent ici dominées par la passion. Et quand celle-ci est la condition du débat, on ne peut que redouter les effets qui peuvent en résulter.

Les entreprises de mode ont été les premières victimes de cette approche militante de l’éthique d’entreprise. Les campagnes de publicité lancées par des associations comme Clean Clothes et No Sweat en Europe ou le Comité national du travail aux États-Unis – toutes membres d’une coalition d’ONG et de syndicats – ont souligné les mauvaises conditions de travail et la façon dont les salariés sont exploités dans les usines implantées dans les pays en développement. Toutes les grandes marques, y compris Nike, Adidas et Gap, ont senti les effets de la vindicte des médias et des ONG à leur égard ; elles ont été amenées à modifier leurs pratiques, fixant des règles plus protectrices dans leurs implantations à l’étranger et invitant des contrôleurs indépendants à constater les progrès réalisés.

Le cas de Nike, dont les pratiques en Asie ont été largement critiquées, est à cet égard particulièrement intéressant. Récemment, son président a annoncé que les jeunes de moins de 18 ans ne seraient plus employés dans les usines du groupe, mettant ainsi fin aux plaintes de ceux qui l’accusaient de faire travailler des enfants. Cela semble a priori louable : la plupart d’entre nous, en effet, ne souhaitons pas que nos enfants travaillent dans des fabriques de chaussures ; mais qu’est-ce que cela signifie pour un jeune de 17 ans qui, eu égard au choix qui lui est proposé dans son pays, souhaite travailler dans une multinationale américaine ? Il faudrait souligner que l’âge limite de la scolarité obligatoire est bien inférieur à 18 ans dans la plupart des pays d’Asie, et que c’est lui qui devrait servir de référence pour fixer l’âge légal du travail des enfants.

Dans le domaine de l’environnement, Greenpeace, parmi d’autres associations, vise habilement les délinquants du milieu des affaires, montrant d’ailleurs que les médias éprouvent une réelle curiosité pour les dessous des entreprises. Greenpeace a remporté quelques belles victoires dans son combat contre le monde de l’entreprise, la Royal Dutch Shell ayant été sa plus fameuse victime. Au passage, il est intéressant de noter que l’association a déclaré un chiffre d’affaires net de 100 millions de dollars, ce qui montre qu’il y a sans doute de l’argent à gagner dans le secteur de l’éthique. Mais au moins Greenpeace publie-t-elle ses comptes ; car cette transparence, qu’elles exigent pourtant des entreprises, fait défaut à la plupart des autres ONG.

La lutte de Greenpeace avec Shell commença au début des années quatre-vingt-dix, quand l’entreprise annonça sa décision de couler en mer du Nord l’une de ses vieilles plates-formes de forage. Shell estimait que cette solution aurait moins d’inconvénients, en termes d’environnement, que l’alternative consistant à ramener la plate-forme à terre pour la démonter ; elle fournit de nombreux rapports d’experts indépendants à l’appui de cette décision. Malgré cela, Greenpeace lança une vigoureuse campagne médiatique, procédant à des atterrissages illégaux d’hélicoptères sur la plate-forme et menant une véritable « guérilla écologique ». Sous l’effet de ce déferlement de coups, Shell revint sur sa décision et accepta la demande de l’ONG. Mais il apparut que la compagnie pétrolière avait publié une estimation exacte de l’impact environnemental, si bien que Greenpeace lui fit plus tard des excuses publiques.

Plus récemment, des entreprises pharmaceutiques ont été dénoncées par des ONG et par la presse mondiale. Elles se retrouvèrent sous les projecteurs de l’actualité du fait d’une demande émanant des victimes du sida en Afrique – ou, plus précisément, des ONG parlant en leur nom ; cette demande visait à obtenir que les gouvernements des pays en développement pussent disposer de traitements thérapeutiques à des prix réduits. Mais, même dans cet exemple si poignant, où il semble évident que l’éthique d’entreprise doit l’emporter sur la seule considération des résultats financiers, les coûts et les bénéfices de l’opération doivent être mesurés avec attention. Une demande unilatérale de médicaments bon marché ne peut constituer le point de départ de la discussion ; la question doit plutôt porter sur le point de savoir quel est le moyen le plus efficace de lutter contre l’épidémie du sida (*). (…)

La question se pose ensuite de savoir qui doit payer le coût de cette mise à disposition de médicaments à prix coûtant : les entreprises pharmaceutiques, les gouvernements des pays en développement, les organisations humanitaires et caritatives du monde industriel ? Apparemment, la plupart des protagonistes semblent estimer qu’il en va de la seule responsabilité des entreprises fabricantes. C’est une attitude quelque peu cynique et frivole de la part des responsables publics. Les politiques de santé de nombreux pays en développement sont totalement anarchiques, et les pays industrialisés, en guise d’aide, ne font que leur donner l’aumône ; dans ce contexte, les fabricants font pour tout le monde un bouc émissaire idéal.

Ces exemples sont l’illustration d’un fait simple mais crucial : le problème de l’éthique d’entreprise est loin d’être unidimensionnel, et la plupart des solutions impliquent des compromis. L’environnement, la santé et la sécurité des salariés sont des problèmes centraux, mais il n’y a pas qu’une seule façon de les résoudre. Et aucun progrès ne pourra être fait sans une analyse minutieuse des coûts et des bénéfices de chaque solution envisagée. Il ne sera pourtant pas facile de faire passer ce message. Cela nécessiterait une sorte d’équilibre dans le commentaire, équilibre qui manque cruellement dans les comptes-rendus que font les médias de tout ce qui concerne le processus de décision des entreprises. De leur côté, les ONG sont peu incitées à se lancer dans des recherches impartiales, leur succès étant lié à l’affirmation de solutions simples et univoques. En travaillant ensemble, elles ont contraint des dirigeants d’entreprise à modifier leurs décisions dans de nombreux cas importants. Dans chacun des exemples que nous avons cités, la volte-face des entreprises fut l’effet à la fois du militantisme des ONG et de la mauvaise publicité qui leur était faite, quelle qu’ait été par ailleurs la validité des critiques.

Il n’en demeure pas moins – et c’est là l’ironie de l’histoire – qu’à l’issue de chaque incident, les ONG et les multinationales ont plutôt renforcé leurs liens que l’inverse. Ayant fait montre de leur force dans l’arène mondiale, les ONG ont maintenant l’oreille des milieux d’affaires ; leurs dirigeants sont invités à des réunions de haut niveau, comme le Forum économique mondial de Davos, sans parler des demandes de conseil qui leur sont faites de façon plus régulière. Comme la direction de BP Amoco l’a dit à ses cadres : « N’ayez pas peur des ONG. Écoutez-les, comprenez leurs préoccupations et les défis qu’elles nous lancent… C’est une question de bon sens(7). »

Fixer des normes, oui, mais par qui ?

Au-delà de l’influence qu’elles ont exercée sur les entreprises en les amenant à modifier certaines des pratiques peu éthiques qui étaient les leurs, les ONG, en collaborant avec des actionnaires militants, contribuent aussi à leur plus grande transparence. Aujourd’hui, les firmes donnent plus d’informations que par le passé sur leurs politiques en matière de droits de l’homme, de conditions de travail et d’environnement. Cet afflux d’information crée pourtant un autre problème : celui de la comparaison des pratiques et des résultats des différentes entreprises entre elles.

Ainsi, cette surabondance a donné naissance à toute une série de normes d’origine externe, de certificats et de procédures d’audit qui ont pour nom « comptabilité triple » ou « comptabilité durable » (sustainibility accounting). Le respect de ces nouveaux standards s’avère coûteux, même pour les grandes entreprises, tant sur le plan financier que sur celui du temps qui doit y être consacré. À l’évidence, celles qui font cet investissement doivent y trouver leur compte, dans la mesure où les consommateurs et les investisseurs socialement responsables, ainsi que les ONG, en sont satisfaits. Si l’on considère qu’une plus grande transparence entre les entreprises pourrait provoquer une « course au progrès » en termes de conditions de travail et d’impact sur l’environnement, l’exigence d’une comptabilité standardisée et à trois niveaux de résultats, ainsi que d’autres formes de certification, devraient être largement applaudies. Mais il est peu de bénéfices qui n’aient aussi leur coût, et il faudrait évidemment, avant d’emboîter le pas des partisans des nouvelles normes, tenir compte de cette réalité.

Aujourd’hui, les entreprises qui recherchent des distinctions pour leurs succès n’ont pas à craindre la rupture de stock. Dans le domaine de la gestion de l’environnement, des validations sont proposées à la fois par des groupes industriels (par exemple, les prix du Conseil européen de l’industrie chimique), des sociétés comptables (par exemple, le prix européen de l’environnement, offert par les cabinets comptables des pays européens) et des organisations internationales (ainsi de l’Organisation internationale pour la standardisation, avec la série de normes ISO 14 000). De la même façon, les ONG procèdent maintenant à des « audits sociaux » et apportent leurs conseils à des fonds de pension et à des gestionnaires de portefeuilles qui cherchent à investir dans des entreprises « responsables ».

Le principal problème de telles activités, c’est qu’elles ont un coût élevé qui ne doit pas être négligé. Les petites entreprises, en particulier, pourraient se trouver placées dans une position délicate. D’une part, le coût des procédures d’audit et de certification est pour elles excessif ; la chaîne de prêt-à-porter Gap, par exemple, dépense chaque année 10 000 dollars pour payer des arbitres indépendants pour une seule de ses usines au Salvador ; c’est un coût que de plus petites entreprises ne pourraient pas supporter(8). D’autre part, si une entreprise ne fait pas cet investissement, elle risque d’être stigmatisée par les « croisés » de l’éthique et contrainte de fermer ses portes. Ironiquement, l’institutionnalisation des procédures externes de certification pourrait ainsi avoir pour conséquence un rétrécissement de la concurrence et un renforcement des groupes monopolistiques.

La mise en place et le contrôle de nouvelles normes est donc un bel exemple de la façon dont les ONG ont réussi à tirer profit de leur croisade éthique. Étant à la fois les inventeurs et les contrôleurs de ces quasi-régulations, elles ont pu développer de nouvelles sources de revenus, plutôt lucratives. Les fondations américaines ont ainsi apporté un généreux soutien aux ONG qui cherchent à agir comme des arbitres internationaux, et les entreprises elles-mêmes paient ces organisations dans ce but. Cela montre, une fois de plus, la relation symbiotique que les firmes et les ONG ont nouée entre elles.

Les cabinets comptables ont naturellement fait de cette « comptabilité triple » une source abondante d’activités nouvelles. Si l’on en croit l’un des plus grands noms de ce secteur, Price Waterhouse Coopers (PWC), la Global Reporting Initiative (GRI)(9) représente un ensemble de « normes uniformes pour mesurer, contrôler et authentifier » les engagements de l’entreprise en matière de « responsabilité sociale »(10).

Naturellement, PWC offre ses services à toutes celles qui souhaitent présenter leurs résultats selon ces critères, et certaines d’entre elles ont déjà mordu à l’appât. Nike, qui fut dénoncée dans la presse comme une entreprise se fixant des standards plutôt bas en matière de droit du travail, fait ainsi partie des compagnies qui utilisent l’expertise de PWC dans ce domaine.

Mais tout ne va pas encore pour le mieux dans le meilleur des mondes de l’audit éthique. Selon Dara O’Rourke, un professeur au MIT qui a accompagné PWC dans quelques-unes des inspections effectuées dans les usines Nike, les auditeurs « oublièrent de noter : utilisation hasardeuse de produits chimiques et autres problèmes de santé et de sécurité ; restrictions à la liberté d’association et à la négociation collective ; violation des lois sur les heures supplémentaires et de celles sur les rémunérations », ainsi que d’autres infractions. L’auteur en a conclu que « les méthodes de contrôle de PWC étaient significativement déficientes(11) ». Les cyniques n’en seront pas surpris : après tout, les auditeurs ne font que valoriser leurs relations d’affaires. Cela signifie-t-il, cependant, que le GRI n’est qu’une « mauvaise blague » ? Il doit être souligné au contraire que le professeur a pu assister à la visite. Et si la « comptabilité triple » pose un problème, c’est bien plutôt celui de son coût.

Des règles pour l’action

Où se situent les gouvernements dans ce débat ? Ils définissent évidemment un certain nombre de critères, les législations nationales établissant la légalité en matière de responsabilité sociale ; mais ils se conduisent le plus souvent comme des spectateurs plutôt silencieux d’un processus qui déborde largement le cadre politique traditionnel. Les chefs d’État et de gouvernement profitent également de leur position, du haut de leurs estrades, pour demander aux entreprises de servir l’intérêt public, tel qu’ils le définissent. Mais donner des leçons en la matière suppose un niveau de moralité dont bien peu de leaders politiques sont crédités, en particulier du fait du rôle du monde des affaires et des comités d’action politique dans le financement des campagnes électorales, non seulement aux États-Unis mais dans l’ensemble du monde industrialisé. Il est par exemple fort improbable que l’opinion attende de Silvio Berlusconi, le nouveau premier ministre italien, des leçons d’éthique d’entreprise.

Conscient de ce déficit moral, le secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, a fort intelligemment endossé cette nouvelle mission : il s’est positionné, aux côtés du pape, pour donner un sens au capitalisme à visage humain. Compte tenu de la nature transnationale de nombreux débats éthiques, depuis les conditions de travail jusqu’à la pollution, il n’est pas étonnant que les organisations internationales voient dans la responsabilité sociale des entreprises un champ d’action promis à un bel avenir. Kofi Annan a utilisé son magistère moral pour jouer un rôle dans quelques-uns des conflits les plus importants opposant les nations et les entreprises. Il est ainsi largement reconnu pour sa contribution à l’accord conclu entre les compagnies pharmaceutiques et le gouvernement sud-africain au sujet des thérapies antisida. Rares sont les personnalités qui pourraient servir d’intermédiaires honnêtes dans de telles situations, et cette tâche pourrait bien devenir une mission à plein-temps pour le secrétaire général.

Ce dernier a aussi essayé de fixer un code général de moralité pour les entreprises multinationales à travers le projet onusien Global Compact, lancé en grande pompe à la réunion 2000 du Forum économique mondial(12). Global Compact demande aux firmes les plus importantes de respecter neuf principes essentiels en matière de droits de l’homme, de droit du travail et d’environnement. Ces principes, issus de textes des Nations Unies, prétendent à ce titre à l’ »universalité ». Récemment, Kofi Annan a chargé l’ancien président de la multinationale suédoise ABB de convaincre des entreprises d’y apporter leur souscription.

Si Global Compact est le code international le plus connu à ce jour, il est loin d’être le seul. À la suite de la défaite de l’AMI, l’OCDE a cherché, elle aussi, à préserver certains acquis de son travail en révisant son ancien et peu connu « Code de principes pour les multinationales ». Ce code fixe des règles de conduite dans un nombre varié de domaines, incluant la corruption (« ne l’initiez pas »), la science et la technologie (« transférez-la ») et la fiscalité (« payez vos impôts »). Elles ont l’avantage d’être plus détaillées que Global Compact, mais leur légitimité est affaiblie par le fait que l’OCDE ne comprend pas de membres issus du monde en développement.

Outre l’appel politique à l’élaboration de règles, la contribution la plus significative des organisations internationales au débat sur l’éthique est de nature analytique. Évaluer les standards proposés (par les États ou les ONG) en matière de droit social et d’environnement en analysant leur rapport coût-bénéfice et leurs effets distributifs serait particulièrement utile, car une source impartiale d’information manque encore cruellement dans ce domaine(13). Face à ce vide, les croisés de l’éthique se sont précipités, brandissant « la » solution à tous les problèmes, sans grand souci du résultat.

L’avenir sera-t-il éthique ?

En ces temps de triomphe de la responsabilité sociale, les dirigeants d’entreprise doivent s’atteler à une tâche presque impossible. En plus de satisfaire leurs actionnaires, leurs salariés et les consommateurs, ils doivent également affronter un nombre croissant de « chiens de garde » issus du monde des ONG. La loi les oblige encore à maximiser le bénéfice des actionnaires, mais les éléments qui pourraient affecter leurs résultats semblent se multiplier à un rythme exponentiel. Naturellement, ils cherchent à instaurer un peu d’ordre dans cet environnement complexe en adoptant des règles qui puissent désarmer même les critiques les plus virulentes. Et s’il leur reste du temps pour poursuivre des activités profitables, entre l’adhésion aux législations nationales et aux conventions internationales, et le respect de Global Compact et du GRI, cela relève à peu près du miracle.

Comme nous l’avons vu, en effet, l’impact de ces exercices réglementaires est loin d’être neutre. Dans de nombreux cas, il va porter atteinte à ceux qui sont censés être les principaux bénéficiaires de l’investissement international : les pays en développement et les travailleurs peu ou non qualifiés. À cet égard, les dirigeants qui se sentent concernés par les répercussions imprévues de la croisade pour l’éthique doivent absolument s’exprimer. Ils doivent tout d’abord reconnaître que le futur éthique est encore à construire. Et tandis que d’autres expliquent qu’ils ne peuvent rien faire pour modifier leur environnement et qu’il leur faut vivre avec les évolutions à venir, ils ont la responsabilité envers la société de rappeler à l’ordre les prétendus « éthistes » chaque fois que cela s’avère nécessaire, et non de céder à toutes leurs demandes. (…)

(*) NDLR de PE. – La conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Doha qui s’est achevée le 14 novembre 2001 a donné lieu à un accord sur l’accès aux médicaments génériques pour les pays en développement en cas d’urgence de santé publique. La déclaration finale de la conférence à ce sujet souligne : « Nous convenons que l’Accord TRIPS (Trade-Related Aspects of Intellectual Property Rights) n’empêche pas et ne devrait pas empêcher les membres de prendre des mesures pour protéger la santé publique. En conséquence, (…) nous affirmons que le dit accord peut et devrait être interprété et mis en oeuvre d’une manière qui appuie le droit des membres de l’OMC de protéger la santé publique et, en particulier, de promouvoir l’accès de tous aux médicaments. »

(1) Bruno Lamborghini (2000), « Leading from the Front », OECD Observer Preview, décembre, p. 1.
(2) Pour un portail donnant accès à nombre d’entre eux, voir www.codesofconduct.org
(3) Danny Hakim (2001), « On Wall Street, More Investors Push Social Goals », New York Times, 11 février.
(4) Un exemple de ces pratiques est donné par la norme environnementale de certification ISO 14 000, développée par l’Organisation internationale pour la standardisation afin d’offrir aux entreprises un moyen de mesurer la qualité de leurs systèmes de gestion de l’environnement.
(5) Pour un aperçu de cette question envisagée du point de vue d’un pays en développement, voir South Center (2000), The Global Labor Standards Controversy : Critical Issues for Developing Countries, Genève, octobre.
(6) Pour une lecture classique, voir Karl Polanyi (1944), The Great Transformation, Boston, Boston Press.
(7) BP Amoco, Social Performance 1999, p. 14.
(8) Leslie Kaufman et David Gonzalez (2001), « Labor Standards Clash with Global Reality », New York Times, 24 avril. Cet ouvrage examine le rapport coûts-bénéfices de la politique d’amélioration des conditions de travail au Salvador menée par Gap.
(9) La Global Reporting Initiative est une tentative de l’ONU et de quelques firmes pilotes d’introduire trois niveaux de résultats (financier, environnemental et social) dans la comptabilité des entreprises.
(10) Helle Bank Jorgensen, « Sustainibility Reporting », www.pwcglobal.com/extweb/newcloth.nsf/docid
(11) Dara O’Rourke (2000), « Monitoring the Monitors : A Critique of PriceWaterhouseCoopers Labor Monitoring », 28 septembre (encore inédit).
(12) Pour plus d’information, consulter le site Web de Global Compact : www.unglobalcompact.org
(13) Un exemple très utile de ce type de contribution est donné par le rapport de l’OCDE (1996), Trade, Employment, and Labor Standards : A Study of Core Workers’Rights and International Trade, OCDE, Paris.

Problèmes économiques, n° 2739 (05/12/2001), Page 28, Auteur : Ethan B. Kapstein, professeur de sciences économique et politique à l’Institut européen d’administration (INSEAD) et chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (IFRI). Traduction : Christophe Jaquet.
Article original : Le texte est extrait d’un article intitulé : « La croisade pour l’éthique d’entreprise. »
Source : Politique étrangère, n° 3, juillet-septembre 2001 ; IFRI, 27, rue de la Procession, 75740 Paris Cedex 15 ; tél. 01 40 61 60 00, fax 01 40 61 60 60, mél. : ifri@ifri.org, internet : www.ifri.org/f/publications/pe/pe.htm