Maîtriser le tourisme à l’heure de la mondialisation

Maîtriser le tourisme

Le secteur du tourisme est marqué par une dualité d’effets : d’une part, il est créateur d’emploi et de richesse et contribue au bien-être et à la cohésion sociale, mais d’autre part, s’il est mal maîtrisé, il peut menacer les équilibres socio-économiques et environnementaux. La mondialisation est susceptible de favoriser ces effets négatifs. La prise en compte de l’ensemble des conséquences liées à la croissance des activités touristiques ne s’est faite que récemment, sous l’impulsion notamment des institutions internationales. Une véritable volonté politique reste indispensable pour un développement maîtrisé du secteur.

Une industrie créatrice de richesses

L’industrie du tourisme, créatrice de richesse et d’emplois, est un facteur de cohésion sociale et de bien-être dans la population. Vecteur de rencontre et d’échange, elle peut contribuer à influencer positivement l’ensemble des clivages planétaires. Née de la démocratisation des transports et de la hausse constante du niveau de vie, l’activité touristique a véritablement explosé depuis cinquante ans. Ainsi, la part du tourisme dans l’économie mondiale ne cesse d’augmenter et dépasse régulièrement les taux annuels de croissance du PNB mondial, d’exportation de marchandises et de commerce des services mondiaux. L’industrie touristique représente le premier poste des échanges internationaux (476 milliards de dollars en 2000) et a généré, de façon directe ou indirecte, 10,8 % du PNB mondial en 2002 et 11,3 % en 2001(1).

La croissance du secteur devrait s’établir en moyenne à 4 % par an entre 2001 et 2011. Les arrivées internationales de visiteurs qui atteignent le chiffre de 700 millions aujourd’hui devraient doubler dans les vingt prochaines années, selon l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) : près de 1,6 milliard en 2020 pour une population mondiale estimée à 7,8 milliards d’individus. Les recettes annuelles générées par le développement de l’activité s’établiront alors, selon ces mêmes estimations, à 2 000 milliards de dollars par an, contre 443 milliards en 1997.

Le secteur touristique constitue désormais un puissant moteur de développement économique en raison de ses effets multiplicateurs et d’entraînement sur le reste de l’économie. Il est un grand pourvoyeur d’emplois (le secteur hôtelier à lui seul en a généré près de 11,3 millions dans le monde en 1995 ; en 2002, le chiffre atteindrait près de 212 millions pour l’ensemble des activités touristiques et pourrait se situer à plus de 260 millions en 2011). Pour certains pays en développement, comme les petits États insulaires, dotés de faibles ressources, ou pour certaines régions en déclin, le tourisme est parfois la seule option économique viable.

Maîtriser et anticiper les risques

Mal maîtrisé, ce secteur peut engendrer de véritables risques sur les économies, les équilibres sociaux et environnementaux. Le développement économique s’accompagne en effet de mutations sociales et culturelles. L’impact du tourisme dans ce champ est particulièrement sensible, en raison de son rôle de vecteur du développement et de promoteur des échanges économiques et culturels. Le tourisme incite et procure les moyens financiers nécessaires à la protection, à l’amélioration et parfois même à la réhabilitation du patrimoine culturel mondial (monuments et sites historiques, musées…), éléments essentiels à la promotion de l’ensemble des activités touristiques. Pour des motifs analogues, le tourisme est un facteur de découverte et de valorisation des coutumes et cultures sociales. Le tourisme contribue donc à la reconnaissance et au respect de la pluralité des identités culturelles.

Toutefois une activité touristique trop forte, comme toute concentration de population sur un espace restreint, a des conséquences souvent très lourdes sur l’environnement. Ainsi, par exemple, l’usage insouciant des douches, bains, piscines et arrosage des pelouses des hôtels ponctionnent souvent lourdement les réserves d’eau locales, alors que les habitants en manquent pour leur usage personnel ou pour l’irrigation. Une étude réalisée par le Fonds mondial pour la nature (WWF) en Espagne, où le problème du partage de l’eau se pose avec acuité, révèle que la consommation d’eau d’un touriste étranger s’élève à 880 litres par jour, contre 250 litres en moyenne pour les Espagnols. On imagine aisément ce que peut être l’écart dans des pays comme la Jordanie ou Madagascar.

Par ailleurs, l’implantation irréfléchie d’équipements touristiques trop lourds modifie également l’équilibre du milieu naturel. L’érosion du littoral pose désormais problème dans de nombreux pays. Selon le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), les trois quarts des dunes de sable du bassin méditerranéen ont disparu en raison de l’urbanisation touristique. Le tourisme provoque aussi des comportements individuels destructeurs : des milliers de touristes qui emportent en souvenir une plante ou un fragment de corail finissent par détériorer massivement les écosystèmes.

Mais, dans le même temps, certaines pratiques touristiques, dont la plus scandaleuse est l’exploitation sexuelle des enfants, peuvent exercer des effets déstabilisants pour les communautés d’accueil et engendrer des coûts sociaux importants. Ces effets sont plus prononcés pour les économies en transition et en développement, plus fragiles et donc plus sensibles aux phénomènes d’acculturation. Ces coûts sociaux et culturels sont fortement dépendants de la capacité des autorités locales à maîtriser et gérer les flux touristiques.

Vers un  » tourisme durable  »

La prise de conscience de cette dualité s’est faite au cours de cette dernière décennie. La volonté de relever le défi du tourisme durable a donné lieu il y a plus de trente ans aux premières expériences telles que le tourisme alternatif, qui restèrent cependant en marge du système prédominant et le fait d’entrepreneurs isolés.

C’est à partir des années quatre-vingt que la réflexion a trouvé un ancrage institutionnel et que toute une série de textes et de codes de conduite a vu le jour. C’est le cas notamment dans la dernière décennie du XXe siècle. Cette prise de conscience s’inscrit dans le contexte général d’une sensibilité accrue des opinions publiques et des gouvernements aux préoccupations environnementales. Les conférences de Rio (1992) et, plus récemment, de Johannesburg ont permis la diffusion de ce concept en soulignant la nécessité des modes de développement plus aptes à préserver les ressources de la planète. Ainsi l’Agenda 21, qui constitue un programme exhaustif définissant de nouvelles stratégies de développement, a-t-il été adopté.

Le terme de  » tourisme durable « , utilisé par l’OMT à partir de 1998, s’inspire de ce cadre. D’une manière générale, il est conçu comme une façon de gérer  » toutes les ressources permettant de satisfaire les besoins économiques, esthétiques et sociaux et de préserver l’intégrité culturelle, les écosystèmes, la biodiversité et les systèmes de soutien de la vie « . Il recouvre les notions de responsabilité, d’équilibre, d’éthique. Cette nouvelle démarche s’appuie sur l’idée que les effets indésirables générés par l’activité touristique sont susceptibles d’affecter à long, voire à moyen terme, la demande et les bénéfices.

Coordonner et encadrer les activités touristiques

Sous l’impulsion des institutions internationales, de nombreuses initiatives réglementaires ou opérationnelles ont vu le jour. Dans cette perspective, des chartes, des déclarations et des codes de bonne conduite concernant des aspects généraux ou des destinations spécifiques, ou encore différents acteurs du secteur touristique – appelant à de profondes évolutions dans la manière de développer le tourisme – ont été élaborés par des organismes internationaux, des agences gouvernementales, des organismes professionnels du tourisme et des ONG. Ils proposent en général une synthèse des principes clés du développement durable appliqué au tourisme, tels que le principe de précaution, de prévention, de réduction des impacts territoriaux et environnementaux du tourisme, de gestion des flux et de l’énergie, de protection des écosystèmes.

Parmi les documents les plus importants figurent, au plan international, la déclaration de Manille sur le tourisme mondial (1980), l’Agenda 21 pour l’industrie du tourisme et du voyage et, plus récemment, le Code mondial d’éthique du tourisme adopté par l’assemblée générale de l’OMT (1999) et par l’Assemblée générale de l’ONU en 2001. La France peut d’ailleurs s’honorer d’être à l’origine, avec d’autres États, de ce dernier texte. Celui-ci énonce les principes éthiques qui devront guider le développement touristique ainsi que les droits et obligations respectifs de tous les acteurs publics et privés du secteur. Seul l’engagement de ces derniers à l’égard de ces orientations normatives permettra que le tourisme évolue de manière équitable et au bénéfice de tous : États, opérateurs touristiques, touristes et, surtout, populations locales.

Texte de référence, ce code se présente comme une synthèse des textes précédents, assortie de la prise en compte de préoccupations nouvelles. Il vise à promouvoir un  » nouvel ordre touristique mondial « , équitable, responsable et durable, au bénéfice partagé de tous les acteurs, dans un contexte  » d’économie internationale ouverte et libéralisée « . Les organisations onusiennes se mobilisent désormais pour faire connaître et promouvoir le développement durable du tourisme. Le PNUE a noué des partenariats avec les associations internationales de professionnels du tourisme et leur communique des informations et des exemples de bonnes pratiques écologiques.

Dans certains États, surtout du Nord, la politique du tourisme s’intègre de plus en plus à l’aménagement du territoire et au développement local. Les pays en développement et les économies en transition commencent également à prendre des mesures de gestion de leur patrimoine culturel et naturel. De son côté, l’industrie du tourisme a mis en place plusieurs types d’initiatives volontaires comme le système de management environnemental. De très nombreuses actions ont été engagées par les entreprises, individuellement ou collectivement, pour promouvoir le tourisme durable aussi bien dans les pays développés que dans les pays en voie de développement. Les formes de tourisme alternatif se développent et, selon certaines estimations, l’écotourisme capte désormais entre 3 et 5 % du marché. Enfin, les ONG font avancer l’exigence du tourisme éthique et responsable(2) par leur action de lobbying auprès des instances internationales et nationales, leur participation aux processus de concertation, leur effort de formation et d’information des voyageurs. Elles interviennent aussi activement dans l’organisation ou le soutien aux mouvements qui militent pour la protection des richesses naturelles ou culturelles et la défense des intérêts des communautés locales.

Tourisme et mondialisation

En définitive, maîtriser la mondialisation est devenu une donnée incontournable de notre monde interdépendant. Pour cela, il faut une véritable volonté politique, volonté souvent affichée mais qui passe par trois évolutions clés :

Un renforcement des outils existants. Les textes actuels ne sont pas contraignants et peu de normes sont réellement effectives. Il n’y a pas toujours d’organisme de contrôle et de vérification des engagements. Le respect des principes édictés sur la base du volontariat est d’autant plus difficile que l’industrie du tourisme englobe un ensemble impressionnant de sous-secteurs, de petites et moyennes entreprises et se compose d’une multitude d’acteurs. Elle est de ce fait très diversifiée et fragmentée. Pour s’appliquer pleinement, les principes d’un tourisme durable, responsable et éthique, requièrent que les États et les institutions internationales se mettent d’accord sur un processus de mondialisation mieux maîtrisée et plus solidaire.

Une meilleure connaissance du secteur touristique fondée sur des données fiables. Dans ce domaine, des progrès notables ont été accomplis grâce aux comptes satellites du tourisme permettant de disposer de statistiques standardisées et comparables d’un pays à l’autre. La conférence de Vancouver de mai 2001 a fait des recommandations pour leur mise en oeuvre progressive. Mais un effort demeure indispensable dans le champ des études d’impact des projets touristiques, centrées aujourd’hui davantage sur leurs conséquences environnementales que sur leurs impacts sociaux et culturels ou sur les systèmes de valeurs locales qu’il s’agit de préserver. Cela constitue un handicap sérieux pour l’appropriation des démarches touristiques par les populations locales, qui est l’une des conditions essentielles du tourisme éthique. De même, la Commission du développement durable de l’ONU a préconisé, en avril 1999, la définition des normes internationales de publication et d’évaluation des résultats du tourisme durable, afin de mieux apprécier son bilan. Les travaux de recherche dans ces domaines doivent être encouragés et soutenus à tous les niveaux et la France s’y engage pour sa part.

Une politique de coopération solidaire. Tous les acteurs mettent en exergue l’importance d’intégrer les critères écologiques et sociaux dans les conditions de délivrance des prêts et des aides publiques concernant les projets touristiques aux niveaux local, national et international. La traduction de cette exigence dans la pratique des bailleurs de fonds internationaux constitue une voie d’avenir et un puissant levier pour promouvoir le tourisme durable, à condition toutefois d’assortir ces programmes et actions de dispositifs permettant de donner un appui financier et technologique adapté aux contraintes spécifiques des économies en développement et en transition.

Conclusion…

Dans ce contexte, les priorités du secrétariat d’État au Tourisme visent à organiser une activité touristique qui soit respectueuse de nos patrimoines naturels et culturels et qui s’exerce au bénéfice des territoires d’accueil. Avec plus de 76 millions de touristes par an, la France est le pays le plus visité au monde. Cette place fait de notre pays une référence et souvent un modèle ; mais elle lui confère aussi un rôle particulier dans la nécessaire réflexion sur le tourisme de demain. À l’instar de nombreux autres pays, la France doit ainsi faire face à de nouveaux défis dans le domaine de l’offre touristique. Ces défis sont liés à de nouvelles attentes de la société et notamment à ce qu’une place plus importante soit accordée à l’éthique et à la recherche d’authenticité. Au coeur de ces problématiques, le développement et l’aménagement durables de notre territoire constituent donc des priorités pour le secrétariat d’État au Tourisme et pour tous les acteurs de ce secteur.

Développement du tourisme et aménagement durable du territoire vont de pair. Plus que jamais, en effet, la politique du tourisme vise à faire de ce secteur une activité qui concilie développement économique et respect de l’environnement. Favoriser une organisation des territoires fondée sur la qualité, l’attractivité et la concertation : tel est, en substance, l’esprit dans lequel le secrétariat d’État et, avec lui, les acteurs du tourisme travaillent. Ceci passe, par exemple, par la maîtrise des concentrations spatiales et temporelles propres au tourisme, la prise en compte des risques naturels ou encore la gestion des déplacements. Ainsi, mes services ont-ils récemment édité un guide intitulé Piloter le tourisme durable dans les territoires et les entreprises, qui offre des outils concrets aux acteurs locaux pour le développement d’un tourisme durable.

Autre volet de notre action : le conseil aux entreprises sur la qualité, l’organisation de réseaux et le développement d’une politique partenariale. Les PME (90 % des entreprises de tourisme en France) ont en effet un rôle essentiel à jouer dans l’élaboration d’une stratégie de développement d’un tourisme et d’un aménagement durables. Un programme a été mis en place à leur attention. Il concerne la sensibilisation sur les particularités et les points vulnérables du territoire, le financement de pré-diagnostics pour évaluer les impacts environnementaux, les incitations pour la mise aux normes de qualité environnementale ou encore la mise en place de relations équitables entre les intermédiaires et les fournisseurs de services touristiques. Au total, ce programme leur permet de s’adapter aux exigences de protection de la nature.

Le secrétariat d’État au Tourisme a aussi initié une réflexion sur la nécessaire évolution de l’enseignement et de la formation professionnelle, afin d’y intégrer le tourisme durable. Il s’agit aussi d’encourager l’élaboration de stratégies environnementales dans les entreprises touristiques et la mutualisation des expériences entre les grandes entreprises, les PME, les collectivités locales et les associations. L’avenir du secteur passe également par la mise en oeuvre  » d’Agendas 21  » locaux du tourisme qui fournissent aux collectivités locales un schéma global pour conduire un développement touristique durable.

On le constate, l’ensemble de ces questions est désormais au centre de la réflexion et de l’action du secrétariat d’État au Tourisme. Je suis, pour ma part, persuadé de leur importance fondamentale pour le développement harmonieux du tourisme dans tous les pays où il est appelé à prendre une place croissante dans l’économie et où il constitue, par conséquent, la clé du progrès social et de l’emploi.

Ce que Problèmes économiques a publié récemment sur le sujet :

N° 2.773 2002 – Tourisme rural : une croissance sans agriculteurs (Agriculteurs de France, N° 139, mai-juin 2002), p. 5 à 7.
N° 2.713 2001 – Afrique : le continent peut-il s’ouvrir au tourisme ? (Marchés tropicaux et méditerranéens, N° 2.872, 24 novembre 2000), p. 15 à 19.
N° 2.479 1996 – L’économie du tourisme (Información Comercial Española, janvier 1996), p. 19 à 23.

(1) Selon les estimations du Conseil mondial du voyage et du tourisme (WTTC).
(2) Cf. Charter for sustainable tourism development élaboré par Tourism Concern.

Problèmes économiques, n° 2818 (16/07/2003), Page 23, Auteur : Léon Bertrand, secrétaire d’État au Tourisme.
Article original :  » Tourisme, développement durable et mondialisation.  »
Source : Géoéconomie, N° 25, printemps 2003 ; 16, rue de la Grange-Batelière, 75009 Paris ; tél. 01 53 34 09 93, fax 01 53 34 09 94, mél. : revue@geoeconomie.org, internet : www.geoeconomie.org