Pourquoi il faut agir plus vite et plus fort

Agir plus vite et plus fort

William Nordhaus sous-estime la menace climatique. Cette erreur fragilise l’ensemble de son raisonnement économique.

Étant l’un des auteurs du rapport Stern sur l’économie du changement climatique, je me dois de répondre au compte rendu trompeur de Freeman Dyson sur le dernier ouvrage de William Nordhaus. L’évaluation économique des effets des émissions de gaz à effet de serre est fondée 1) sur les événements attendus du fait de l’augmentation des températures (inondations, sécheresses, migrations, conflits…) et 2) sur la valeur attachée à ces événements actuels et futurs. Dyson n’a pas identifié les insuffisances de l’approche de Nordhaus sur ces deux points, insuffisances qui sous-tendent pourtant son appel à une réduction des émissions de CO2 inférieure à celle recommandée par le rapport Stern.
Sur le premier point, Nordhaus minimise substantiellement la menace que représente le réchauffement climatique. Dans un paragraphe qui laisse perplexe, Dyson écrit : « [Nordhaus] laisse à d’autres la science du réchauffement et l’estimation précise des dégâts à en attendre […]. Ses conclusions sont dans une large mesure indépendantes du détail des questions scientifiques. » Ce commentaire est grossièrement trompeur. Le modèle de Nordhaus est régi par ses hypothèses sur la science du climat. Le problème est que ses projections ne rendent pas compte des dernières découvertes. Il affirme, de façon ahurissante, qu’avec une croissance incontrôlée des émissions le monde atteindra en 2100 le niveau de production qu’il aurait atteint en 2099 en l’absence de réchauffement climatique – une « dérisoire » différence de 2,5 % de PIB (1).
Le dernier rapport du GIEC montre un risque significatif de hausse des températures de plus de 5 °C par rapport à l’ère préindustrielle d’ici au prochain siècle si nous ne faisons rien pour réduire les émissions. La dernière fois que le monde fut plus chaud de 5°, c’était il y a entre 35 et 55 millions d’années, lorsqu’il était recouvert de forêts marécageuses et que des alligators se promenaient près du pôle Nord. La dernière fois que la température de la planète fut inférieure de 5°, c’était pendant la dernière ère glaciaire, il y a 10 000 à 12 000 ans, quand la calotte glaciaire s’étendait jusqu’à New York et le centre de l’Angleterre. Mais le débat ne porte pas ici sur les alligators ou la calotte glaciaire. Il porte sur la façon de redessiner à une vitesse sans précédent la carte de l’habitat et le mode de vie des populations. Si les températures augmentaient de 4° ou plus au cours du prochain siècle, le PIB reculerait non pas de quelques années mais de dizaines d’années, avec des milliards de personnes souffrant de la faim, du manque d’eau, des migrations de masse et des conflits.

Inondations à grande échelle, sécheresses généralisées

Sur le second point, Dyson écrit : « Les coûts futurs sont actualisés parce que le monde futur sera plus riche et mieux à même de les assumer. Les bénéfices futurs sont actualisés parce qu’ils représenteront une fraction décroissante de la richesse future. »
Mais les scientifiques nous disent que des effets particulièrement destructeurs tels qu’inondations à grande échelle, sécheresses généralisées et orages intenses pourraient rendre les générations futures plus pauvres que les générations actuelles, balayant les bénéfices de la croissance économique : évaluer cet effet demanderait une actualisation négative (2). Le choix doit être fait entre des chemins incertains aux implications radicalement différentes pour la planète. Or Nordhaus applique à tort un même taux d’actualisation élevé, de 5,5 %, sans se soucier de savoir si les dommages seront dérisoires ou dévastateurs, ce qui le pousse à systématiquement sous-évaluer ces derniers (3).

Changements irréversibles

Dyson écrit : « Stern rejette l’idée d’actualiser les coûts et les bénéfices futurs par rapport à ceux d’aujourd’hui. » Faux. Le rapport Stern a calculé l’actualisation en partant précisément du principe que les générations futures seront soit plus riches, soit plus pauvres. Ce que le rapport rejetait, c’était une actualisation additionnelle, qui revient à pénaliser les générations futures sur la simple base de l’année de naissance, sans tenir compte des niveaux de revenu – ce que l’on nomme l’actualisation purement temporelle (4). Si Nordhaus propose une telle discrimination, c’est en partie parce qu’il considère que les taux de rémunération du marché révèlent une préférence sociale pour les rétributions futures plutôt que pour celles du présent. Un siècle de littérature économique classique a illustré l’inexactitude de cette relation logique, sauf dans des circonstances improbables, comme des marchés fonctionnant parfaitement et où tous les consommateurs seraient représentés. La discrimination additionnelle purement temporelle qu’opère Nordhaus gonfle tellement son taux d’actualisation qu’un dollar perdu de consommation en 2150 correspond à une perte de seulement 0,02 centime environ d’aujourd’hui. En rendant aussi dérisoires les pertes à venir, Nordhaus prédétermine sa recommandation d’une action limitée et d’un faible prix du carbone.
Si nous investissons de manière conventionnelle aux taux du marché pour ensuite essayer de « racheter » les futurs dégâts environnementaux, les coûts d’intervention auront fortement augmenté, car les quantités de gaz à effet de serre accumulées – selon les estimations du GIEC – seront si grandes qu’elles pourraient provoquer des changements climatiques dangereux et irréversibles. En outre, les consommateurs accorderont alors une plus grande valeur à l’environnement, si bien que les indemniser pour une détérioration donnée de ce dernier coûterait bien plus cher qu’aujour-d’hui.
Les tentatives de quantification des déterminants de l’action contre le changement climatique doivent refléter le panorama complet des risques climatiques identifiés par le dernier état de la science et utiliser la science économique qui reflète ces risques de façon cohérente. Les générations futures ne méritent rien de moins. L’approche adoptée par Dyson dans son article et par
Nordhaus dans son livre reste loin du compte.

Notes

1| Cette estimation de 2,5 % est présentée ainsi par Nordhaus dans son livre : « Bien que les études économiques dans ce domaine soient affectées d’une large incertitude, on peut admettre que les dommages dus au changement climatique, en l’absence de toute intervention, seront de l’ordre de 2,5 % de la production mondiale par an vers la fin du xxie siècle. Les dommages seront principalement concentrés dans les régions tropicales à faible revenu. » [NdlR].
2| Une actualisation négative reviendrait à donner aux biens en 2100 ou 2200 une valeur supérieure aux mêmes biens en 2000 [NdlR].
3| Dimitri Zenghelis ne se réfère pas ici au taux de 4 % choisi habituellement par Nordhaus, mais à un passage de son livre où le modèle DICE fournit un taux de rendement du capital de 5,5 % pour les cinquante premières années [NdlR].
4| L’actualisation purement temporelle est l’actualisation au sens habituel du terme, celle qui est couramment pratiquée par les économistes et les financiers [NdlR].

Bibliographie

Édouard Bard, L’Homme et le climat : une liaison dangereuse, Gallimard, coll. «Découvertes », 2005.
Catherine Gauthier et Jean-Louis Fellous, Eau, pétrole, climat : un monde en panne sèche, Odile Jacob 2008.
Sylvie Faucheux et Haitham Joumni, Économie et politique des changements climatiques, La Découverte, 2005
Jean Jouzel, Claude Lorius, Dominique Raynaud, Planète blanche. Les glaces, le climat et l’environnement, Odile Jacob 2008.
William F. Ruddiman, Earth’s Climate. Past and Future, W.H. Freeman, 2007.

Sources

The New York Review of Books

Le rapport Stern

Publié pour le compte du gouvernement britannique en 2006, le rapport du groupe de travail présidé par sir Nicholas Stern sur « l’économie du changement climatique» présente une vue pessimiste de l’évolution du climat et préconise des mesures drastiques. « Les résultats les plus récents de la science nous disent que, pour un changement donné de la concentration atmosphérique [en gaz à effets de serre], l’impact le pire est désormais le plus probable », écrit Nicholas Stern dans une réponse à Nordhaus (1). Cela conduit les auteurs du rapport à envisager la possibilité d’un taux de croissance mondial fortement affecté, à terme, par les effets du changement climatique. « Si nous n’agissons pas, dit le rapport, le coût total du changement climatique reviendra à perdre au moins 5 % du PIB par an, aujourd’hui et pour toujours. »
La principale conclusion est que, pour sta-biliser les émissions de CO2 entre 450 et 550 ppm [nous en sommes à 385 en 2008], il faut prendre des mesures radicales, aboutissant à une réduction globale des émissions de 30 à 70 % dans les deux prochaines décennies, dont l’effet sera d’amputer la croissance de 1 % par an. Comme les travaux de Nordhaus, ceux du comité Stern se fondent sur le résultat de modélisations destinées à calculer le rapport coûts/bénéfices à long terme d’un éventail de mesures à prendre par nos générations. Mais les données entrées dans les modèles ne sont pas valorisées de la même manière. Les auteurs du rapport Stern sont soucieux d’évaluer l’évolution à long terme des comportements prévisibles des individus en matière d’allocations des dépenses, d’« aversion au risque », d’« aversion aux inégalités » et de sensibilité au sort des générations futures. Ils cherchent aussi à intégrer les différences d’effets et de réactions selon les régions du monde. Ils préconisent une « approche éthique » consistant à moduler finement l’effort entre les générations et entre les riches et les pauvres.
(1) Science, 13 juillet 2007.